Interview exclusive de Fabrice Rungi de Crockett & Jones

Aujourd’hui, For The Discerning Few a le plaisir de vous présenter une interview exclusive de Fabrice Rungi responsable de la boutique Crockett & Jones située 33 boulevard Raspail dans le 7ème arrondissement de Paris.

Fabrice Rungi

For The Discerning Few : Quel a été votre parcours personnel avant d’arriver chez Crockett & Jones ?

Fabrice Rungi : à l’origine, j’ai une formation de coiffeur et j’ai exercé ce métier pendant plusieurs années. Mais j’avais une passion pour la chaussure depuis toujours. Je suis donc « passé de la tête aux pieds » en répondant à une annonce passée dans un journal par Ashford qui cherchait à l’époque un vendeur. Cette maison, qui a aujourd’hui fermé, faisait de la chaussure anglaise assez solide. Hasard du destin, le directeur commercial de la boutique en question était lui-même un ancien coiffeur donc comme vous pouvez vous en douter cela m’a aidé. C’est ainsi que j’ai pénétré dans le monde de la chaussure.

J’ai donc travaillé chez Ashford pendant cinq ans et, fort de cette expérience, j’ai souhaité m’impliquer davantage dans le monde de la chaussure. J’ai donc ensuite rejoint un salon cireur Vaneau, situé à Neuilly, dans lequel je vendais du Church’s, du Crockett & Jones, du Stefanobi, du Heschung et du Paraboot. Dans ce salon, j’effectuais les opérations de cirage, glaçage et de patines sur pieds ou en dépôt. Je réalisais aussi tous les diagnostics de cordonnerie. Je suis donc rentré un peu plus dans le vif du sujet et c’est à cette occasion que j’ai connu le produit Crockett & Jones qui était à l’époque méconnu à Paris alors même qu’il s’agissait d’une maison anglaise historique.

Durant cette période pendant laquelle je travaillais chez Vaneau, j’ai rencontré Thierry Duhesme qui avait pour projet d’ouvrir une boutique Crockett & Jones à Paris. Ayant tout de suite senti que le projet Crockett & Jones avait une très grande marge de progression, je l’ai suivi dans son entreprise, ce qui a abouti à l’ouverture de la boutique Crockett & Jones située rue Chauveau-Lagarde à côté de la Madeleine en 1998. Je travaille chez Crockett & Jones depuis.

FTDF: Pourriez-vous nous parler un peu du nouveau Corner Crockett & Jones qui a vu le jour récemment au Bon Marché ?

Fabrice Rungi : C’est un corner indépendant au sein du Bon Marché, ce qui veut dire qu’il dispose d’un vendeur attitré Crockett & Jones, ce qui nous permet de mieux gérer les choses. Pour Crockett & Jones, ce corner est bien évidemment une très belle vitrine qui nous permet de toucher une clientèle différente de celle qui se rend habituellement dans nos boutiques. L’idée est de créer une vraie synergie et de permettre à de nouveaux clients de se familiariser avec les souliers Crockett & Jones et éventuellement de venir par la suite en boutique découvrir une gamme plus large.

FTDF: Quelles sont les quatre paires de souliers que vous recommanderiez à un client profane qui débuterait une collection ?

Fabrice Rungi : Je proposerais des basiques. Donc en premier lieu, un richelieu à bout droit rapporté en box calf noir tel qu’un Hallam, un Audley ou un Lonsdale. Ensuite, je préconiserais un full brogue comme par exemple un Atherstone, en box calf marron car c’est un soulier plus sport ou un demi brogue tel que le Selborne ou le Malton qui est un peu plus épuré.

On pourrait ensuite proposer un soulier à une boucle en box calf tel que le Radley. Et enfin, sans doute une bottine Chukka en veau velours ou une Chelsea boot pour le weekend ou les moments plus décontractés.

Cette sélection est évidemment à nuancer car tout dépend des goûts du client.

FTDF : Quelle est votre position sur le débat Blake vs Goodyear qui fait rage sur internet ?

Fabrice Rungi : Ma position est assez mesurée. En effet, il est sans doute préférable de marcher l’été dans le sud de l’Italie avec un cousu Blake, mais pour arpenter toute l’année les trottoirs parisiens, un montage Goodyear me paraît plus adapté.

À titre personnel et au-delà de toute considération esthétique car il s’agit là d’un autre débat, j’ai une préférence pour le Goodyear car je trouve que le cousu Blake de par la simplicité de son montage procure moins d’amorti qu’un montage Goodyear qui offre un confort supérieur,quand bien même il implique que la chaussure soit généralement un peu plus lourde. Mais cette légère différence de poids est souvent due au fait qu’un cousu Blake est généralement accompagné d’une semelle plus fine, d’une peausserie et d’une doublure plus fine. Ce n’est pas moins bien, c’est différent.

En outre, le cousu trépointe qui caractérise le montage Goodyear rend le soulier plus robuste.

Mais, en définitive, je crois que le Blake et le Goodyear sont des philosophies qui se complètent plus qu’elles ne s’affrontent.

FTDF : Pensez-vous que la pose d’un patin de crêpe puisse être préjudiciable à la durée de vie d’un soulier ?

Fabrice Rungi : C’est un vrai débat pour beaucoup de puristes mais, là encore, j’ai un discours assez simple sur le sujet. En effet, je considère qu’un patin de crêpe posé dans les règles de l’art n’abîme pas véritablement le soulier. En fait, il s’agit plus d’un choix de marche. J’ai des clients qui font poser des patins sur des souliers qu’ils gardent très longtemps et qui sont ravis. Mais j’ai d’autres clients qui considèrent que c’est un crime que de mettre un patin sur une semelle en cuir.

Quoi qu’il en soit, le patin n’empêche pas le soulier de respirer. C’est un faux problème, un soulier ne respire pas au sens propre, sinon on aurait des problèmes de pieds mouillés à la moindre intempérie. De plus, les souliers en semelle gomme que nous vendons, qui sont particulièrement adaptés à la marche, résistent très bien à l’épreuve du temps.

FTDF: La gamme Crockett & Jones que l’on trouve à Paris est-elle similaire en tout point à celle que l’on trouve en Angleterre ou présente-t-elle des modèles spécifiques à la France ?

Fabrice Rungi : Il y a effectivement des modèles spécifiques à la France dans la mesure où le marché parisien est à la fois le plus intéressant et le plus compliqué. En effet, la clientèle parisienne attend la qualité de la chaussure anglaise mais avec un style un peu plus sophistiqué. Nos clients se sont un peu écartés des grands classiques. La clientèle Crockett & Jones Paris est plus pointue dans ses attentes que la clientèle londonienne qui se satisfait des modèles traditionnels.

Paris est plus tendance et d’ailleurs cela se ressent au niveau de notre clientèle qui s’est considérablement rajeunie depuis que nous avons commencé l’aventure. Il y a un regain d’intérêt pour la chaussure notamment auprès des jeunes hommes. Dès lors, notre gamme évolue en prenant en compte cette tendance. C’est pourquoi par rapport à d’autres maisons anglaises, Crockett & Jones a des formes un peu plus tendues, un peu plus typées en restant dans l’air du temps mais sans jamais tomber dans l’extrême.

FTDF: Pourriez-vous nous faire part des différences entre la gamme « Main Line » et la gamme « Hand Grade » de Crockett & Jones ?

Fabrice Rungi : Ce qui différencie avant tout ces deux gammes c’est le cahier des charges. Ainsi, pour ce qui est de la gamme « Main Line », il s’agit d’un Goodyear sous rainette, la couture est donc visible ; les souliers de la « Main Line » sont réalisés à partir de veaux pleine fleur qui sont de provenance française ; et pour ce qui est des doublures, elles sont en veau naturelle.

Pour ce qui est de la gamme « Hand Grade », il s’agit d’un Goodyear sous gravure, les tannages des semelles sont de l’extra-lent à l’écorce de chêne alors qu’il s’agit d’un tannage plus rapide pour la « Main Line ». S’agissant des peausseries, ce sont aussi des veaux pleine fleur mais qui proviennent des tanneries Freudenberg. En outre, les contreforts sont doublés dans les couleurs des tiges.

En fait, le cahier des charges de la gamme « Hand Grade » reprend le cahier des charges de John Lobb du temps où Crockett & Jones réalisait sa gamme Prêt à Chausser conjointement avec Edward Green (à l’époque où John Lobb ne disposait pas encore d’une usine à Northampton). Dès lors, notre gamme « Hand Grade » n’est comparable qu’avec Edward Green et John Lobb, tout le reste, pour ce qui est de la chaussure anglaise, est inférieur. Ceci explique sans doute pourquoi de nombreuses marques telles que Brooks Brothers, Hackett, Paul Smith (la gamme Paul Smith London) et Ralph Lauren confient à Crockett & Jones la réalisation de leur gamme de souliers.

For The Discerning Few remercie Marion Nicolleau, chargée de communication Crockett & Jones, pour son amabilité et Fabrice Rungi pour sa disponibilité, sa simplicité et sa gentillesse.

Interview réalisée par For The Discerning Few. Toute reproduction est strictement interdite sans l’accord des auteurs.

5 Commentaires

Classé dans Interviews exclusives

5 réponses à “Interview exclusive de Fabrice Rungi de Crockett & Jones

  1. Julien Scavini

    Ça, c’est un reportage intéressant! Interview bien menée, j’ai appris des trucs!
    Maintenant, je vais tenter de découvrir ce qu’est un ful brogue, moi qui me limitait à la dissociation derby/richelieu…

  2. Pingback: Meilleurs voeux pour 2012 « For The Discerning Few

  3. Pingback: Meilleurs voeux pour 2012 – Best wishes for 2012 « For The Discerning Few

  4. Jihel.

    Bonsoir,
    Merci pour cette belle interview où notre ami Fabrice explique avec sa simplicité et sa modestie habituelles ce que sont les beaux souliers et en particulier les C&J.
    Dans votre prochaine présentation, si elle n’est déjà faite, merci de ne pas oubliez nos chères "spectator shoes".
    Cordialement.
    Jihel

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