Interview de Jean-Pierre Guenoun, Monsieur « Festival Original »

For The Discerning Few a le plaisir de vous présenter une interview exclusive de Jean-Pierre Guenoun. Styliste, homme de produit, il s’occupe désormais de la marque de chaussures Festival Original.

For The Discerning Few : Peux-tu nous parler de ton parcours personnel ?

Jean-Pierre Guenoun : Cela serait extrêmement long, mais allons-y ! Aussi loin que je me souvienne, je n’ai jamais été rien d’autre que styliste. Je dis souvent qu’on ne devient pas styliste, on naît styliste. Cependant, au cours de mes expériences, j’ai beaucoup appris. Je n’ai pas fait d’école, si ce n’est celle de la rue et du métier, mais j’ai quand même eu la chance d’avoir de grands maîtres. Parmi eux, le premier a été Daniel Hechter. Le second, qui était pour moi le maître absolu, a été Kenzo avec qui j’ai eu le privilège de travailler pendant dix ans. Ces dix années sont celles que j’appelle « les dix glorieuses ». En effet, Kenzo a eu une décennie de ‘70 à ‘80 qui a été sa décennie ; comme tous les très grands que j’ai connus, à part Azzedine Alaïa, Jean-Paul Gaultier et quelques rares exceptions qui ont réussi à réellement s’inscrire dans la durée.

Après avoir travaillé avec Daniel Hechter, j’ai eu la chance de rencontrer Gilles Raysse, associé et mentor de Kenzo. Nous avons sympathisé et je suis allé le voir à sa demande car j’avais ressenti que Kenzo avait du talent. Là, Gilles me l’a présenté et ça a tout de suite été le coup de foudre. Comme on dit chez moi : « La soupe fumante se sent de loin ». C’était fin 1969.

Kenzo dans sa boutique de la rue Vivienne – 1970

Je n’ai jamais prétendu être un créateur ; je n’en ai pas les compétences et de plus je n’aime pas vraiment le mot. Il n’y a, pour moi, qu’un Créateur. Cependant, il y a quelques talents d’exception que j’ai déjà cités et auxquels je pourrais ajouter : Poiret, Chanel, Balenciaga, Saint Laurent et Dior.

Après avoir travaillé avec Kenzo, je me suis libéré. Je ne voulais plus être le numéro 2 ou le numéro 3 de quelqu’un. Au bout de dix ans passés à ses côtés, je me « kenzoïsais ». J’avais tout simplement envie de me « guenouniser ».

Je me suis « mis à mon compte » et je suis devenu un styliste libre qui vendait ses connaissances, son savoir, ses idées, ses connections, etc. Au regard des impôts, je suis « un artiste libre », je voudrais ajouter que je suis « un artiste très libre ». À titre d’exemple, j’ai participé à la création de la marque Joseph. Joseph Ettedgui était un grand monsieur de la mode mais il n’a jamais été styliste ni « technicien » de la mode ; il était un très grand détaillant et un grand communicant. Pour ma part, seul le produit m’intéressait.

Après cela, je suis parti aux États-Unis travailler pour Esprit où j’ai appris énormément de choses notamment au niveau du merchandising et du marketing. Ensuite, j’ai travaillé pour Enrico Coveri qui était en son temps un grand nom en Italie.

À un moment donné, je me suis tourné vers la chaussure car je trouvais que c’était plus excitant, plus technique et plus sérieux que le vêtement. Je voulais me confronter aux difficultés de la chaussure qui sont énormes et pratiquement infinies. Mes maîtres en la matière restent Roger Vivier, Salvatore Ferragamo, Capobianco et plus récemment Michel Perry.

J’ai donc eu la possibilité de relancer et de sauver la marque Car Shoe qui appartient aujourd’hui au groupe Prada. Et en 2000, en partant de zéro, j’ai eu l’opportunité de créer Sabelt qui est devenu un énorme succès commercial.

Festival Original n’est que la suite logique et naturelle de mon parcours.

FTDF : Justement, peux-tu nous parler de la marque Festival Original ?

JPG : J’avais envie de faire un dernier coup dans la chaussure. J’ai donc tenté de réaliser ce type de produits que j’avais dans la tête depuis environ dix ans. Cela a commencé par les espadrilles Awalo qui se sont très bien vendues de par le monde. Mais hélas, ce n’étais qu’une utopie.

Je me suis mis en tête de faire ce genre de chaussures que j’avais connues et portées dans ma jeunesse et qui semblaient revenir dans l’air du temps, à savoir des « sans gêne » (slip-on) en résille et toile de coton. La marque historique est Festival qui existe depuis 1959 et qui a été déposée en tant que telle en 1971. C’est cette dernière qui a inventé ce type de chaussures.

Je voulais donc faire revivre l’original, comme je l’avais fait avec Car Shoe plusieurs années auparavant.

FTDF : Tu tenais à ce côté « original » du produit ?

JPG : Tout à fait. L’important dans la vie, c’est l’éthique. Je n’ai jamais su faire de copie. J’aurais pu me laisser tenter et le faire peut-être mieux que personne mais ça ne m’a jamais intéressé. Ce que j’aime c’est l’authenticité, la vérité et l’intégrité.

FTDF : Peux-tu nous parler du produit Festival Original ?

JPG : Cette chaussure est née en Espagne en 1959 et la marque appartenait alors au groupe Uniroyal. L’idée initiale était de faire des chaussures à base de toile et de résille avec une semelle en caoutchouc. Ça a été un succès immédiat qui a duré jusqu’à la fin des années ’70. Festivalétait même devenu à cette époque un nom générique pour désigner ce type de chaussures. Elles ont ensuite conquis la Côte d’Azur et la Provence, où elles sont devenues les chaussures des joueurs de pétanque, avant de conquérir la Riviera italienne de San Remo à Capri.

Lorsque j’ai redécouvert cette marque, elle était en voie de disparition. Ce n’était plus qu’une chaussure d’été, de bord de mer, pour de vieux messieurs qui allaient acheter leurs paires de Festival dans les dernières petites boutiques dépositaires de la marque au fin fond de leur village.

On peut les considérer et les appeler les chaussures de la méditerranée.

FTDF : Où sont-elles fabriquées ?

JPG : Depuis toujours et jusqu’à ce jour, elles restent exclusivement fabriquées en Espagne, dans la même usine.

FTDF : Quand as-tu relancé le produit et que lui as-tu apporté ?

JPG : Évidemment, j’ai tout refait, en prenant garde de ne pas toucher à l’âme ni au savoir faire et surtout avec l’air de ne pas y toucher. Par respect, j’ai tenu à conserver l’ADN du produit. En vérité, je n’ai fait que le dépoussiérer et le moderniser sans toucher aux fondamentaux.

FTDF : A l’heure actuelle, combien y-a-t-il de modèles chez Festival Original ?

JPG : J’ai voulu suivre le triptyque : Tradition, Qualité, Nouveauté. Il y a donc deux modèles qui sont des modèles ancestraux et un nouveau modèle amené par moi, soit trois modèles en tout :

-          Le « sans gêne » (ou slip-on), avec deux élastiques de chaque côté.

-          Le derby (ou oxford).

-          Le Désert (ou chukka).

Au-delà de ça, j’ai revu les matières, les couleurs et les détails car « Dieu est dans les détails ».

J’ai essayé d’élever la qualité du produit, et au lieu de le rendre « mass’ market’ » j’ai souhaité qu’il soit plus élitiste. C’est sans doute pour cela que les Japonais ont tout de suite adhéré et reconnu la valeur du produit car eux comprennent ce que sont les vraies matières, le vrai style, l’authenticité, et surtout ils savent apprécier le bon rapport : qualité, prix, style et authenticité.

FTDF : Quelle a été la réception de Festival Original par les professionnels et les clients ?

JPG : La réception a été à deux vitesses. Au Japon, elle a été immédiate. En France, beaucoup plus lente. Cependant, l’été dernier, Festival Original s’est bien vendu dans une quinzaine de points de vente dans Paris et dans une cinquantaine de points de vente en province.

FTDF : Le produit semble avoir une importance capitale pour toi. Que considères-tu comme un bon produit ?

JPG : Mon équation c’est : qualité, style, authenticité et prix. Un bon produit est un produit authentique, qualitatif, avec un bon style et à un prix honnête. Si un de ces éléments est absent, ce n’est plus un bon produit.

Je ne suis pas un homme de communication. La communication vient si le reste du travail est bien fait. Pour certains, c’est : « On en parle, donc on a gagné ». Pour moi, c’est : « On en parlera quand on aura gagné ».

Le succès d’un produit doit être la récompense d’un travail bien fait. Malheureusement, la tendance générale aujourd’hui veut que le succès soit le résultat d’une communication bien faite, surtout lorsque le produit est porté par des people. Je vais contre tendance, et ce à mes risques et périls.

FTDF : Quelle est ton opinion sur le menswear à l’heure actuelle ?

JPG : Il n’y en a plus. Ça n’existe pratiquement plus. À Paris, il ne reste qu’Arnys, Charvet et Hermès. Le reste n’est que mode et faux luxe, donc du bluff.

Il y a aussi Uniqlo qui n’est pas un bluff. Ils vendent un chino qui tient la route à 39,90 euros, ils ne volent personne. J’adorerais faire une collab’ Festival Original pour Uniqlo.

Pour le reste, nous sommes au cœur d’un marché de dupes basé uniquement sur de la com’. Or, 90% de la com’ me fait horreur car elle n’est que mensonge.

Dans l’idéal, il devrait y avoir trois segments de marché : le très haut de gamme, les nouveaux « classiques » (marginaux qui se différencient par le style mais sans rogner sur la qualité) et le mass’ market’ intelligent et honnête comme l’est Uniqlo.

Dans notre métier il y a beaucoup de joueurs de flûte mais ce qui m’émerveille toujours c’est le nombre de serpents. Comment peut-on duper autant ? Pour de l’argent. Comment peut-on être aussi dupe ? Par ignorance. En fin de compte, les gens paient le prix de leur manque de connaissance et de recul.

FTDF : En termes de style quels sont les pays que tu retiens ?

JPG : L’Angleterre avec le swinging London et la génération Beatles ; l’Amérique des années ’30 à ’70 ; le Japon notamment pour la beauté de ses Kimonos ; et l’Italie éternellement… Et bien sûr, notre fameux bon goût français en voie de disparition.

FTDF : Quand tu étais jeune, quelles étaient tes icônes de style ?

JPG: Fred Astaire, le Duc de Windsor, Oscar Wilde, David Niven, Marlon Brando, Steve McQueen… Mais avant tout mon père. De toute façon, tout n’est que culture et savoir. Il y en a qui disent : « J’ai tout inventé ». Pour ma part, je préfère dire : « J’ai tout appris ».

FTDF : Après toutes ces années passées dans l’univers du vêtement, es-tu plus détaché par rapport à tout ça ?

JPG : Au contraire, je m’accroche, je fais de la résistance. Je reste comme à vingt ans. J’aimerais être le dernier des Mohicans. Je comprends que certains se détachent peu à peu mais ce n’est pas mon cas. Je ne voudrais pas que tout aille dans le sens de l’argent et du mensonge. C’est pourquoi avec mes petits moyens, je résiste.

Ce n’est pas parce que c’est moi qui les ai relancées mais des chaussures de la qualité, du style et du confort des Festival Original proposées à un prix public de 50 euros, c’est tout simplement un miracle. À ce prix, vous avez la marque, l’authenticité, la qualité et le style. De plus, c’est un produit transversal, il s’adresse aux consommateurs de 7 à 77 ans.

FTDF : Au cours de ta carrière, est-ce qu’il t’est arrivé de passer à côté d’un produit, de ne pas y croire et pourtant que ce produit fonctionne bien et se vende ?

JPG : Oui ! Le dernier en date est celui de la marque « F***** ». J’ai été un des premiers à le voir et je me suis aussitôt dit : « Ce n’est même pas pensable… ». La première question qui me vient à l’esprit face à un produit est : « Est-ce que je le porterais ? ». Ensuite, c’est : « Est-ce que je l’offrirais à mes fils, voire à mon petit-fils ? ». Je ne me vois pas arriver avec une paire de « F**** » et la leur offrir. J’aurais l’impression de me désavouer. Ça irait à l’inverse de ce que j’ai essayé de leur transmettre et de leur inculquer.

Et pourtant, ce produit a été parfaitement distribué et la marque a réussi à faire des chiffres surprenants.

FTDF : Tu ne fais jamais de compromis ?

JPG : Des compromis, parfois. De la compromission, jamais. Exemple : on me demande actuellement d’apposer un logo sur les Festival Original. Il n’en est pas question. Je hais cette idée. Je reste « no logo ».

FTDF : Que penses-tu de cette mode du consommateur achetant sa rédemption, qui veut qu’une partie du prix qu’il paie soit reversée à une œuvre de charité ou bien que pour un produit acheté, un arbre soit planté par exemple ?

JPG : J’en ai horreur. Si un jour je devais faire une donation, je la ferais dans la plus grande discrétion. Mais je ne me vois certainement pas raconter, afin de le promouvoir ou de le vendre, que l’achat d’un quelconque produit pourrait faire vivre un enfant ou contribuer à faire pousser un arbre. D’autant que cela est rarement vrai.

Tout de même, concernant Festival Original, les matières sont toujours naturelles et le caoutchouc de la semelle 100% végétal.

FTDF : Quels sont tes souhaits pour l’avenir ?

JPG : Je voudrais repositionner et institutionnaliser la marque Festival Original. Je souhaiterais que cette dernière reprenne la place qu’elle occupait par le passé et qu’elle mérite toujours aujourd’hui. J’ai déjà le savoir-faire et le « savoir faire faire ». Il me reste à le faire savoir. C’est mon challenge.

Les bonnes tables de Jean-Pierre :

-          Sardegna a Tavola 1, rue de Cotte 75012 Paris.

-          Au Bascou 38, Rue Réaumur 75003 Paris.

-          Les Petits Plats 39, rue des Plantes 75014 Paris.

Les bonnes adresses de Jean-Pierre :

-          Arnys

-          Charvet

-          Corthay

-          Haversack

-          Lobb Mesure

-          Stéphane, le fripier, place du Docteur Lobligeois 75017 Paris.

-          Rocker Speed Shop 19, rue Commines 75003 Paris.

-          Gomina, boutique pour enfants 36, rue de Saintonge 75003 Paris.

For The Discerning Few remercie Jean-Pierre Guenoun pour sa passion, sa gentillesse et son savoir.

Interview réalisée par VM et PAL pour le compte de For The Discerning Few. Paris, février 2012. Toute reproduction est strictement interdite sans l’accord des auteurs.

9 Commentaires

Classé dans Interviews exclusives

9 réponses à “Interview de Jean-Pierre Guenoun, Monsieur « Festival Original »

  1. Donov

    M.Guenoun a l’air de savoir de quoi il parle.

    Certains modèles m’ont l’air parfait pour l’été, portés de manière décontractée.

    Merci pour votre blog.

  2. Big Show

    J’aime bien les modèles avec des semelles tressées, en toile.

  3. Chad Mulligan

    Bravo pour votre blog toujours très intéressant ! Une question, où peut on trouver les chaussures Festivalsur Paris ? Bien cordialement Chad

  4. Arkie

    Très intéressant, je suis preneur moi aussi des boutiques distribuant ces produits
    par contre, derby et oxford ce n’est pas pareil il me semble (oxford est ce qu’on appelle richelieu en France)
    merci pour cet article

    • Il semble qu’aux Etats-Unis la frontière soit poreuse. En l’espèce, il s’agit bien de derby tel qu’on l’entend en France (c’est à dire « en opposition » au richelieu).

    • On oublie Citadium, il semble que Festival n’y soit plus proposée.

      Par contre, voici quelques points de vente de référence:
      – Rocker Speed Shop, 19 rue Commines 75003.
      – Strapontin 206 rue St Martin 75003.
      – It Shoes, 122 avenue Victor Hugo 75016.

      On en trouve aussi sur Internet, sur certains sites généralistes de chaussures.

  5. Fonzie

    Bravo l’Artiste ! Longue route a Festival … !
    Ton ‘neveu’ ,

  6. Ben

    Merci pour cette article. Ou peut on trouver une liste des revendeurs ou un site officiel de la marque ?
    Tout le monde n’est pas à Paris.

  7. salut Jean Pierre et bravo! je te découvre avec plaisir.
    François Ferdinand

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