Interview de Yukio Akamine

Nous avons le plaisir de vous présenter une interview de Yukio Akamine, consultant renommé, créateur du Japan Gentleman’s Lounge et spécialiste du Bespoke.

Interview in English.

Michael Alden & Yukio Akamine

For The Discerning Few : Pourriez-vous nous présenter votre parcours ?

Yukio Akamine : Je suis japonais et j’ai toujours beaucoup apprécié le vêtement classique qui n’est malheureusement pas ancré dans la culture japonaise. J’ai concentré mes études sur la manière dont s’habillaient les gentlemen anglais. C’est ainsi que tout a commencé.

Je suis fasciné par Savile Row qui pendant deux cents ans, sur un espace très restreint, a été le temple de l’élégance masculine.

Il est possible de faire un parallèle entre la manière dont un gentleman s’habille et le mode de vie des samouraïs. La tenue du samouraï est fonction des évènements de sa vie.

J’ai été consultant pour United Arrows pendant plusieurs années et je donne maintenant des conférences sur le style. J’expose ma philosophie de l’habillement mais je traite également de tous les aspects de la vie. Je définis le style globalement. Le style est l’essence même de notre existence.

Source: The Sartorialist

FTDF : Qu’est ce qui constitue le style ?

Yukio Akamine : Le style émane de l’intérieur. L’intelligence, le caractère et la personnalité sont ses éléments moteurs. Les vêtements sont bien sûr importants mais ils ne peuvent pas donner du style à quelqu’un qui n’en possède pas au fond de lui-même.

Se vêtir, c’est comme écrire. En effet, lorsque l’on écrit en sinogrammes, il y a trois styles possibles. Je peux donc écrire mon nom de trois manières différentes. Le premier style est très classique à l’instar du style anglais traditionnel. Le deuxième style est un peu moins classique, on peut le comparer au style napolitain qui s’inspire du style anglais mais qui est bien moins formel. Le troisième est encore moins formel, il fait penser aux tendances et la mode.

Source: The Sartorialist

La première manière d’écrire me correspond. Je m’identifie au style anglais traditionnel. Je suis classique.

FTDF : Pourriez-vous nous présenter votre style personnel ?

Yukio Akamine : Mon style est un amalgame entre ce que j’apprécie, le style anglais traditionnel, et ce que je suis, un Japonais.

La manière dont je m’habille est intimement liée à mes sentiments et mes humeurs. Il faut s’habiller selon son état d’esprit du moment. Afin de développer son style, il est fondamental d’accorder son humeur et sa manière de s’habiller. En effet, s’habiller revient à s’exprimer.

Source: The Sartorialist

Si je mets mes mains dans mes poches ou que je me tiens d’une certaine manière cela changera l’aspect de mon costume. Il y a du style dans tous nos actes. Par conséquent, même la manière dont je place ma serviette lorsque je suis à table définit mon style.

L’élégance peut être trouvée dans les gestes des gens les plus simples. Au Japon, par exemple, il y a des manières de tenir ses baguettes qui sont très élégantes. L’élégance et le style ne sont pas une question de débordant de chemise ou de largeur de revers, ce qui compte c’est que votre manière de vous habiller soit en harmonie avec votre personnalité et vos sentiments.

Avant la seconde guerre mondiale, le style traditionnel anglais était notamment mis en avant par l’Empereur Hirohito qui était un client de Savile Row. Mais après la guerre, la culture américaine symbolisée par le jean et beaucoup moins formelle que la culture anglaise s’est propagée au Japon. Cette culture américaine continue de prospérer aujourd’hui au Japon. On la retrouve aussi en France et en Italie, par exemple. Mais elle est dominante au Japon et elle impacte la vie des Japonais, des vêtements qu’ils portent, la musique qu’ils écoutent, la nourriture qu’ils mangent, etc. Tout doit être simple et rapide de nos jours.

Source: The Sartorialist

J’essaie de préconiser et d’enseigner un retour aux sources de l’élégance masculine qui prenait ses racines dans le style traditionnel anglais. En ayant cette base, on peut ensuite développer son propre style, car si on se contente de suivre la mode et les tendances on ne fait que passer d’une chose ridicule à une autre. En revanche, en ayant des bases solides on peut ensuite ajouter sa créativité et sa propre identité. C’est ainsi qu’on crée son style.

FTDF : Existe-t-il un style japonais ?

Yukio Akamine : En tant que tel, je ne crois pas. Néanmoins, les Japonais sont depuis toujours très intéressés par les finitions et le travail à la main, car il existe une véritable culture du détail au Japon.

Dès lors, si je devais définir le style japonais, je dirais qu’il est avant tout caractérisé par ce qui est fait à la main, par le travail des hommes. À ce titre, beaucoup de grandes Maisons ont été inspirées et s’inspirent de ce qui se fait au Japon.

FTDF : Que pensez-vous du Bespoke, aujourd’hui ?

Yukio Akamine : Il y a un intérêt grandissant sur le sujet. Malheureusement, il est de plus en plus délicat de trouver des artisans compétents et capables.

On parle de vêtements qui sont en grande partie faits à la main, or chaque main est différente. Il faut beaucoup de temps pour acquérir la technique permettant d’être tailleur, mais il faut encore plus de temps pour devenir tailleur une fois que l’on a acquis cette technique. En effet, chaque grand maître tailleur a son identité et sa signature.

Lorsque je regarde un costume en grande mesure, je peux savoir qui l’a fait car je reconnais la main qui a travaillé, je reconnais sa signature.

Le défi aujourd’hui est de permettre à des jeunes gens d’acquérir la technique. Comment va-t-on le faire ? C’est la vraie interrogation.

Certains jeunes ont les qualités et la technique nécessaires, mais souvent ils essaient de se faire un nom en faisant de la mode, ils ne connaissent pas l’élégance masculine et ses traditions. Leur savoir faire est mal utilisé.

Je pense qu’ils devraient d’abord essayer de s’inspirer de la manière dont les acteurs étaient habillés dans les films des années quarante. Après avoir maîtrisé cela, ils pourraient ensuite, éventuellement, essayer de faire de la mode.

La mode et la Grande Mesure sont deux mondes très différents. À l’instar de l’huile et du vinaigre, on ne peut les mélanger.

FTDF : Que pensez-vous des grands tailleurs français ?

Yukio Akamine : Il en reste très peu aujourd’hui. J’appréciais beaucoup Smalto dans les années soixante-dix, au début. La coupe était très raffinée, très élégante, très près du corps peut-être même un peu trop, mais je trouvais que c’était réussi. Maintenant, c’est une marque, c’est de l’industriel… Ça ne m’intéresse plus.

J’aimais aussi beaucoup Cifonelli qui avait un style très masculin et une vraie identité qui provenait de ses racines italiennes. Aujourd’hui, je ne retrouve plus cette identité, ce que je vois est trop féminin. Cela manque d’âme.

FTDF : N’est-ce pas au client d’avoir un peu de goût et de culture ? Il y a des gens qui s’habillent en grande mesure et qui demandent des choses de mauvais goût. Le tailleur ne fait qu’exécuter. On ne peut pas le blâmer.

Yukio Akamine : Je suis d’accord. La responsabilité revient au client, mais il n’y a plus beaucoup de « bons » clients aujourd’hui.

Il y a très peu de mauvais tailleurs et beaucoup de mauvais clients. À ce titre, Brummel disait : « C’est le client qui fait le tailleur. L’inverse est impossible. C’est le client qui permet de tirer la quintessence du tailleur. ». Mais comme je le disais, il y a de moins en moins de clients ayant du goût.

FTDF : Où peut-on encore trouver ce style très masculin dont vous parlez ?

Yukio Akamine : Il est encore possible de trouver ce style dans de petites maisons telles que Sartoria Crimi à Palerme, Caraceni à Milan ou encore Liverano à Florence.

C’est le résultat d’un travail de longue haleine, il est donc limité à des productions très petites. Il n’y a pas de secret, le résultat ne peut pas être bon si le travail a été bâclé.

Beaucoup de jeunes tailleurs veulent se montrer, montrer ce qu’ils sont capables de faire et tombent dans l’extravagance. C’est regrettable car je pense que le goût et l’élégance sont caractérisés par une certaine discrétion. L’excès est l’ennemi du bien.

FTDF : Quel a été selon vous l’impact d’internet sur le Bespoke ?

Yukio Akamine : Le regain d’intérêt pour la Grande Mesure que j’évoquais tout à l’heure est en partie dû à internet. Malheureusement, il y a des gens qui ont des goûts aussi pauvres que leurs finances sont riches. Dès lors, quoi qu’ils fassent ou qu’ils achètent c’est souvent raté ou de mauvais goût. Internet est en partie responsable de ce phénomène. Les gens sont dans le moment, ils ne prennent pas le temps d’acquérir une culture, des connaissances ; ils veulent que tout arrive en un claquement de doigts.

Je pense que le bon ou le mauvais goût d’une personne s’exprime dans tous les aspects de sa vie : sa manière de se comporter, de parler, de choisir sa voiture ou ses meubles de maison.

Pour apprécier les belles choses, il faut de la patience. Les chaussures que j’ai aux pieds aujourd’hui ont 25 ans. Ce sont des mesures John Lobb. Au départ, elles n’étaient pas très confortables mais après 25 ans je suis incroyablement à l’aise dedans. Avec les belles choses, il faut prendre son temps et savoir attendre. Aujourd’hui, les gens ne tolèrent plus d’attendre. Mais pour toutes les choses de la vie auxquelles nous aspirons et que nous admirons : l’amour, l’amitié, la culture, il faut laisser du temps. Tout ce qui arrive dans la seconde manque de valeur.

En utilisant internet, certains tailleurs essaient de devenir des marques, mais les marques n’ont aucun intérêt. L’artisan, la qualité de son travail, voilà ce qui compte. Est-ce beau ? Est-ce laid ? C’est la question qu’on doit se poser ; la marque, la maison qui l’a fait, peu importe. Le produit, ce qu’il représente, ça c’est important. Soit il a une âme soit il n’en a pas.

FTDF : Que pensez-vous du prêt-à-porter au Japon aujourd’hui ?

Yukio Akamine : Il y a trente ans l’économie japonaise était à son zénith. Mais depuis une dizaine d’années, la situation est beaucoup plus délicate. Par conséquent, les consommateurs japonais ont été poussés à acheter des produits moins chers. Il y a eu un essor de la production de masse avec des vêtements de qualité très médiocre pour la plupart fabriqués en Chine. Mais depuis quelques temps, on se remet à fabriquer des choses au Japon. Une plus grande attention est portée aux détails et aux finitions. Les produits mis sur le marché sont donc dans l’ensemble de bien meilleure qualité. La qualité de la façon et des matières est mise en exergue ; c’est positif.

FTDF : Pourriez-vous nous citer quelques hommes dont, étant jeune, vous admiriez le style ?

Yukio Akamine : La liste serait longue. Mais les premiers qui me viennent en tête sont Jean Cocteau et Visconti.

Quand je me promène dans Paris, il m’arrive parfois de voir des vieux messieurs qui ont beaucoup de style. Malheureusement, je ne vois que très rarement des jeunes gens qui ont du style. Mais cela a toujours été une constante chez moi ; lorsque j’avais vingt ans, j’étais toujours admiratif de la manière dont les personnes plus âgées s’habillaient.

FTDF : Quelle est votre définition de l’élégance ?

Yukio Akamine : L’élégance prend sa source dans le cœur des gens. C’est quelque chose de très personnelle c’est pourquoi on ne peut pas la répliquer ou l’inculquer à la masse.

Le travail de Scott Schuman illustre bien mon propos. Quand je regarde ses photos, la plupart du temps, je ne vois pas les vêtements, je vois que Scott a réussi à saisir le cœur du sujet en photo.

Si on regarde The Sartorialist uniquement pour les vêtements, on passe à côté de quelque chose. Scott photographie des âmes.

Source: The Sartorialist

Nous remercions Yukio Akamine pour sa disponibilité, sa gentillesse et son savoir.

Nous remercions également Michael Alden pour son aide précieuse.

Interview réalisée par PAL et VM pour For The Discerning Few. Paris, février 2012. Toute reproduction est strictement interdite sans l’accord des auteurs.

5 Commentaires

Classé dans Interviews exclusives

5 réponses à “Interview de Yukio Akamine

  1. Bernard stoloff

    Bonsoir,
    je vous félicite pour cette interview…plutôt que de flatter, je préfère souligner quelques point..
    -Il existe un "style" Japonais, une manière d’être, de porter, d’inventer. On le vois quand on croise certains touristes japonais en France, pour ceux, comme moi qui n’ont pas eue la chance d’aller au japon, mais qui adorent ses livres, ses films..
    À regarder un film d’Onu, filmé dans des années de pauvreté, le maintien, le génie de l’utilisation des rares matières dont ils disposaient (sans pleurnicher sur le sort d’un pays de l’axe..) montre leur style, pas juste un passage du kimono au vêtement occidental. D’ailleurs, les Chinois, eux, n’ont aucun style, et on le voit également.
    je veux aussi parler des jeunes qui depuis de longues années expriment des recherches vestimentaires audacieuse qui montrent bien une "culture" un "souci de soi" au travers de sa propre représentation…

    -Et puis, prendre Cocteau comme exemple premier me semble un peu "short", des photos de tue des années 1930, ou 1950 m’auraient parues plus appropriées, on y voit passer l’élégance au milieu de tous, et pas seulement un "snob", c’est dire "sens nobilita"qui a tant profité de l’occupation nazie…S’il avait vraiment fallu désigner une personne, j’aurais choisi l’élégance, faite sans moyens, "jusqu’au-boutiste" de Max Jacob..

    Cordialement.

    • Merci pour votre commentaire précis et avisé.
      Comme vous pouvez vous en douter, nous ne sommes pas toujours du même avis que les interviewés. Mais l’exercice consiste à poser des questions et à écouter les réponses afin de les retranscrire de manière à ne pas déformer les propos tenus.
      En l’espèce, nous ne sommes, par exemple, pas d’accord avec les critiques envers Cifonelli. Mais nous respectons le point de vue de M.Akamine et nous nous sommes efforcés de le retranscrire aussi clairement que possible.

  2. Merci, très belle interview !

    Contrairement à Bernard stoloff, je ne dirais pas que les chinois n’ont pas de style. Ils commencent juste a sorti d’un systeme politique qui était pas en accord avec le concept de "style". Le pays du milieu a toujours eut des magnifiques étoles de soie et de beaux vétements traditionnelles.
    Après c’est vrai que les gouts des nouveaux riches chinois ne font pas bonne presse….

    Je pense qu’il y a un style japonais, ayant vécu et travaillé à Tokyo dans le monde de la mode. Je pense que la plupart des japonais accordent leur style vestimentaire avec la pensée du "Wabi Sadi" (侘寂).

    Un peu déçu de son point de vue sur Cifonelli, et même sur Smalto…

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