Savile Row, l’éternel fantasme de l’élégant français

Suite à de nombreux commentaires relatifs à ce billet, un petit éclairage s’impose. Ce billet a pour but de souligner le décalage entre la vision idyllique que certains Français se font de Savile Row et la réalité qui nous paraît beaucoup plus nuancée. Les Maisons anglaises ont un certain talent à venir revendiquer un passé glorieux, qui n’est pas remis en cause ici, et dans le même temps à s’indigner de la métamorphose du quartier de Mayfair. On peut tout à fait entendre ces arguments, encore faudrait-il pouvoir assumer cette Histoire en perpétuant un savoir-faire qui est à nos yeux menacé.

Dans l’imaginaire collectif des élégants français, Savile Row demeure la place forte de la grande mesure et de la tradition tailleur. Sur FTDF, Savile Row ne fait pas rêver.

Ces fins connaisseurs des maisons-tailleurs du Row n’ont sans doute jamais réalisé un costume chez Anderson & Sheppard ou chez Huntsman mais sont toujours prompts à défendre ce qui ne mérite plus de l’être.

En effet, nous sommes circonspects quant à l’état de Savile Row en 2012 et tout nous conduit à croire que notre opinion n’aurait pas été si différente il y a 15 ou 20 ans déjà … Il ne s’agit pas pour nous de remettre en cause l’apport des tailleurs anglais dans l’Histoire du costume et plus généralement de l’élégance masculine. Il est immense et de nombreux tailleurs étrangers – notamment les Napolitains – ont débuté en se servant de ce qui avait été réalisé sur le Row, en le réinterprétant. Si le passé a une valeur sans doute fondamentale, s’en servir comme feuille de vigne de manière incessante ne nous parait guère pertinent.

Aujourd’hui, nous ne pouvons que constater la mort cérébrale du Row, qu’il serait peut-être temps de débrancher. Au cours des 12 derniers mois, nous avons rencontré un certain nombre de gens très pointus et très avertis de ce qui se fait dans le monde de la Grande Mesure et leur constat est unanime et sans appel: il n’y a plus grand chose à sauver sur le Row. Si notre opinion n’a guère de poids aux yeux de certains spécialistes qui nous traitent de philistins, nous leur prions de ne pas considérer avec le même mépris le constat fait par ces hommes avertis.

Selon nous, les premiers responsables de cet état de fait ne sont ni les marques s’installant dans le quartier de Mayfair ni le désamour généralisé des consommateurs pour des vêtements onéreux mais uniques (Bespoke). Contrairement aux réactions épidermiques et aux positions hasardeuses d’un certain nombre de Français, nous ne trouvons pas grand chose à redire à l’extension d’Abercrombie & Fitch et  à l’arrivée programmée de la marque française The Kooples sur le Row.

Cette rue mythique est située en plein cœur de Londres, dans un quartier très fréquenté, notamment par les touristes. Qui peut reprocher à des marques de vouloir s’y installer pour bénéficier d’une bonne exposition ? Pas nous. Les véritables fossoyeurs de Savile Row sont selon nous les directeurs des maisons tailleurs et les tailleurs eux même. En effet, il suffit pour s’en convaincre d’observer la collaboration du directeur de Norton & Sons, Patrick Grant, avec The Kooples et de lire ces quelques propos édifiants:

" Quel est le secret de Savile Row ? "Tout est une question de proportions, dit Grant, pas d’un gadget ou d’un détail en particulier. C’est vraiment subtil : il faut trouver le juste milieu entre la largeur de l’épaule, la largeur des revers, la longueur de la veste et la position des boutons".

"C’est surtout une question d’expérience: ici, notre responsable des coupes fait des costumes depuis 25 ans. On ne se spécialise dans aucun style particulier. Au fil des décennies, nous avons fait des coupes ajustées, souples, des grands revers, des revers étroits, en accord avec les goûts du client, les silhouettes et les tailles. Mais nous essayons de conserver ce même équilibre dans les proportions au delà de toutes les demandes".

"The Kooples étaient très spécifiques dans leurs demandes, et suivaient le même type d’esthétique : des détails compliqués au niveau du col, des manchettes, des pochettes et plein d’autres détails. Mais au final, les coupes sont ajustées et élégamment proportionnées". "

Manifestement, cela fait très longtemps que Patrick Grant ne s’est pas penché sur les patronages et le respect des proportions…

Il faut bien manger et Patrick Grant a sans doute une très bonne raison ($) de travailler avec la marque française. Nous ne lui jetons pas la pierre mais il nous parait compliqué pour les membres de la Savile Row Bespoke Association – dont fait partie Norton & Sons – et de ses défenseurs de débarquer la gueule enfarinée pour s’opposer à l’installation d’une marque si bien conseillée par un de ses membres les plus populaires. Un peu de cohérence n’est jamais nuisible.

En outre, certaines maisons de grande tradition proposent des costumes "Bespoke" à 3500 Livres Sterling rabattus machine.  "Handmade" est une notion qui a quasiment disparu des Maisons ancestrales londoniennes. L’Histoire sans le savoir-faire ne pèse pas lourd.

On peut comprendre la nostalgie qui accompagne cette disparition progressive de la culture tailleur sur le Row. Il serait peut-être temps d’aller de l’avant et de passer à autre chose, plutôt que de se réfugier en permanence derrière un glorieux passé qui ne fait que rendre le présent encore plus décevant.

Enfin, il est étonnant de constater la ferveur avec laquelle certains élégants français montent au créneau pour défendre le Row. Ne feraient-ils pas mieux de s’intéresser à la survie des derniers tailleurs français qui continuent pour la plupart à réaliser un travail d’excellente facture ? Mais on le sait bien, l’herbe est toujours plus verte ailleurs surtout dans un pays où il pleut très souvent…

26 Commentaires

Classé dans Réflexions / Sartorial Thoughts

26 réponses à “Savile Row, l’éternel fantasme de l’élégant français

  1. Pierre

    Il faudrait un peu arrêter la guéguerre avec Parisian Gentleman, non ? Vous avez une vision différente et enrichissante, vous n’avez pas besoin de nous rappeler toutes les semaines à quel point il est dans la posture et vous dans l’authenticité.

    • Sybathe

      ? Pardon mais où voyez-vous cela dans cet article ?
      Le "PG" dont il est question ici est Patrick Grant, directeur de Norton and Son sur S Row.

      Pour le reste, je suis assez d’accord avec ce que vous écrivez…!!

  2. Damien

    Bonjour,

    Hormis l’usage sûrement abusif de la couture machine (dont j’avais déjà entendu parler), pourriez vous approfondir svp ce que vous reprocheriez aux costumes en eux-mêmes?

  3. William

    Sans partager totalement votre avis sur le sujet, je note quand même un point particulièrement intéressant : la défense, parfois aveuglée, des tailleurs anglais par nos compatriotes alors que la France possède encore d’excellents tailleurs qui mériteraient également un soutien sérieux.

  4. R. Biette

    Je rejoins Pierre… Les "spécialistes" dont vous parlez, pourquoi essayer de les toucher?Surtout en allant autant à contre courant de leurs propos vis à vis de Savile Row.
    Vous ne vous adressez plus du tout à la même catégorie de lecteurs de toute façon, PG, aujourd’hui,c’est peut être intéressant en russe ou en japonais, mais moi je n’y vais plus!

    Essayez de peser plus vos mots,et écrivez par exemple un article sur la qualité des tailleurs italiens, plutôt que de critiquer nos chers voisins d’outre-manche?

    Ils sont plus chers qu’ailleurs, peut être, ils vont mal, c’est sur, et nous devons les défendre en tant qu’artisans, car ils le restent!

    Concernant les propos de M. Grant sur The Kooples… C’est un chef d’entreprise qui a besoin de faire marcher sa maison et de faire rentrer des revenus avant tout, et il devait s’adresser, je suis sur, à un lectorat plus susceptible de s’habiller chez TK que chez Norton and Sons! Pas très honnête c’est sur, mais on en est pas encore au "monde du luxe français" qui ne s’adresse plus à des gens comme nous mais aux russes et aux princes arabes.

    Je préfère défendre tous les tailleurs, sans distinction de nationalité, même si leur travail est surement moins bon qu’il y a 50ans, plutôt que de me résigner à acheter mes costumes chez Gucci ou RL.

  5. Ayrton

    Au delà d’un goût personnel particulièrement prononcé pour ce qui se fait en Italie et en France, je ne peux qu’applaudir un tel article. Le mythe anglais n’a que trop duré, et ce à tout les plans malheureusement (mais ça n’est pas notre sujet). Savile Row fait figure de musée fantôme sans tailleurs réellement emblématiques de sa tradition.

  6. Lewis Parker

    Il serait passionnant d’expliquer à un néophyte tel que moi (et je suis sur que je ne suis pas le seul) en quoi le blazer "The Kooples" est fondamentalement mal conçu…

    • En quelques mots: la longueur de la veste, la longueur de la fente arrière, la double boutonnière sur le revers, l’écart trop important entre les boutons, les minuscules rabats de poche, la tête d’épaule trop longue et d’une rigidité féroce, etc.

  7. Thomas Boutillier

    Merci beaucoup de donner un point de vue différent.
    C’est bien ce la le plus important.
    Après, que chacun se fasse sa propre opinion. Et je dois dire que vous m’avez convaincu sur ce qu’est vraiment (devenu) Savil Row (dans mon imaginaire, c’était une vieille rue étroite éclairée par quelques becs à gaz où seules des calèches étaient en droit de circuler) .
    Peut être un article sur ces tailleurs français serait un beau parallèle non?

  8. Moi je trouve malheureux de voir s’installer un Abercrombie & Fitch (qui a été condamné plusieurs fois en procès pour de la discrimination racial) au 3 Savile Row.
    Le numéro 3 c’etait quand meme l’ancienne maison "Apple Corp" (label anglais et Studio) qui a produit les Beattles c’est quand même un peu l’histoire de la musique anglaise.

    Je pense que le problème est plus basé sur de la stratégie de communication. En tant que bloggeur j’essaye de parler aussi bien de Savile Row, des Napolitains, ou des Milanais.

    Mais les tailleurs français n’ont pas un pôle de communication, ou pôle marketing aussi grand que Ozwald Boateng ou encore Gieves & Hawkes.
    Sinon leurs PR n’éprouvent pas un besoin de communiqué en digital.

    Je vais à Londres demain pour la fashion week, j’ai quelques rendez vous sur Savile Row, et va assister aux portes ouvertes. J’ai hâte de voir ca.

  9. Martin

    Bonjour,

    Autant je vous rejoins sur l’agacement provoqué par PG (même s’il s’agit ici plus d’une critique en creux), autant je suis dubitatif sur votre constat du Row. Dans mon imaginaire et d’après les quelques réalisations visibles sur internet, les tailleurs de Savile Row semblent faire un travail de très grande qualité.

    Peut être que cette impression, très idéalisée et parcellaire j’en conviens, est fausse. C’est donc votre rôle de blog de rétablir la vérité. Mais pour moi, cela doit se faire avec des exemples plus pertinents que la production de la photographie du costume Kooples (hideux par ailleurs, comme souvent chez cette marque) et avec des comparaisons avec des tailleurs grandes mesures en Italie ou en France (ou autres d’ailleurs).

    • Martin,

      Au prix des costumes, on peut espérer effectivement qu’ils ne sont pas tous ratés.
      Le fait est que toutes les personnes un peu pointues en la matière, s’accordent à dire que le ROW n’est plus ce qu’il était. En outre, alors même qu’ils sont amateurs du style anglais classique, ces personnes font faire leurs costumes par des tailleurs italiens tels que Liverano, Caraceni, Orazio Luciano ou Antonio Panico pour ne citer qu’eux.
      Nous avons interviewé certaines de ces personnes très légitimes pour exprimer cet avis de manière assez clair.
      Enfin, quant à une éventuelle critique envers Parisian Gentleman, elle n’existe pas en l’espèce. S’il y a bien un fervent défenseur et promoteur des tailleurs français, c’est bien Hugo Jacomet. On ne peut pas le lui enlever.

  10. dl

    Pour ma part, je déplore l’installation d’Abercrombie &Fitch et de the Kooples sur le row mais je suis absolument d’accord avec le reste (travail d’une qualité moyenne pour beaucoup de grandes maisons avec des prix exorbitants). Je ne sais pas si c’est un mal spécifiquement français (les américains me semblent victimes du même syndrôme). Il reste cependant des tailleurs anglais intéressants mais probablement pas dans les maisons les plus connues

  11. Grégory

    Bonjour,
    J’ai été plutôt surpris en lisant cet article car sur la majorité des forums et des blogs, la qualité des produits "made in Saville Row" (ou des alentours vu le déménagement de certains tailleurs tels Anderson & Sheppard). Cependant, il est vrai que ces forums et blogs sont pour la plupart anglo-saxons ce qui introduit probablement un biais en faveur des tailleurs anglais.
    D’après les informations fournies par vos sources, certains tailleurs anglais trouvent-ils encore grâce à leurs yeux ? Car les Anderson & Sheppard « expats » (i.e. Thomas Mahon , Steven Hitchcock et Edwin DeBoise) semblent se distinguer des vieilles maisons de SR par la qualité de leurs réalisations (ou au moins par leurs tarifs plus bas). Je pose cette question car j’envisage de faire mon premier costume sur mesure chez un d’entre eux.
    Ensuite, ces tailleurs italiens que vous citez dans un commentaire (Liverano, Caraceni, Orazio Luciano ou Antonio Panico), sont-ils vraiment moins chers que leurs homologues anglais et parlent-ils tous anglais (ou français) car j’avoue ne pas envisager de faire un costume avec un tailleur dont je ne parle pas du tout la langue, quelles que soient ses qualités.
    Enfin, je ne doute absolument pas de la compétence des tailleurs français mais leurs tarifs m’ont jusqu’ici dissuadé d’aller chez eux.
    Cordialement
    Grégory

    • dl

      si vous regardez des photos de costumes sortis de chez Anderson & Sheppard sur style forum ou le london lounge, le résultat est parfois assez édifiant (je me souviens d’une comparaison faite avec des costumes de chez Chan à HK par un membre du London Lounge qui n’était clairement pas à l’avantage d’A&S). Les anciens d’A&S me paraissent en revanche plus dignes d’intérêt

  12. G.

    Vous avez des idées, et vous les défendez. Bravo les mecs. Je n’y connais rien à la qualité du Row ou des tailleurs français ou transalpins, mais j’ai pris plaisir à vous lire. Clair et direct. Du cousu main.

  13. Bravo pour l’article, je suis d’accord à 100% avec vous, mais les tweed exclusifs de Huntsman sont juste sublimes….

  14. Martin

    Que pensez-vous de la maison Thom Sweeney ? Ils ne sont pas à Savile Row mais dans le quartier.

    Les photographies des réalisations qui circulent sur internet semblent vraiment bien. Après, je n’ai pas vu de costume en vrai

    • Martin,

      Comme vous, nous n’avons pas eu l’occasion de toucher les produits Sweeney. Effectivement, compte tenu de ce qu’on peut voir sur Internet, les tarifs sont attractifs et cette Maison semble particulièrement dynamique.

      Cordialement.

  15. Gregory

    Très belle réponse de la part des auteurs de ce blog.
    Je trouve cependant dommage qu’il faille se montrer désagréable (voire ridicule ?) pour en mériter une…
    Voici cependant quelques indications sur les prix des costumes 2 pièces chez les différents tailleurs évoqués afin de faire avancer le débat sans verser dans l’insulte : 3500 euros chez les A&S expats, 4500 euros chez Liverano commence à , 5700 euros chez Huntsman (qui est le plus cher de Saville Row), 6000 euros chez Camps de Luca ou Cifonelli.
    On voit donc que parler d’un prix "unique" pour des tailleurs de Saville Row n’a pas vraiment de sens et que les tailleurs français facturent un prix à la hauteur de la qualité de leur travail…

    • Gregory,

      Merci pour vos précisions.

      Effectivement, parler de prix unique n’a pas de sens, il y a fort heureusement différentes offres.

      Toutefois, à notre connaissance, les costumes deux pièces de chez Cifonelli commencent à 4 900 euros (source: Lorenzo Cifonelli lorsque nous l’avions interviewé).

      • Gregory

        Merci pour votre réponse
        Mea culpa pour Cifonelli, c’est le costume trois pièces qui coûte 6300 euros. Cependant Camps de Luca commence bien à 6000 euros. Source pour ces deux tarifs : Dandy (le magazine).

        Quant à mon premier commentaire, avez vous des éléments sur des tailleurs anglais valables selon vos sources en dehors de M. Ramroop ? Car la qualité de ses costumes est en effet unanimement reconnue mais il a un style un peu trop flamboyant à mon goût (Rq : il coupe à nouveau lui-même les costumes , son head cutter étant passé à la concurrence et il n’est pas encore remplacé à ma connaissance)

        Par ailleurs, après m’être renseigné, il y a des anglophones chez Caraceni ainsi que chez Liverano (le "sales manager" Takahiro Osaki). Donc la "solution italienne" regagne de l’intérêt à mes yeux :)

      • Gregory,

        Concernant les tailleurs anglais valables, il était question que nous en fassions une liste par gamme de prix, avec l’aide de Michael Alden. Ce projet est actuellement en stand by et nous allons nous pencher là dessus prochainement.

        Merci pour vos commentaires et vos remarques.

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