Entretien avec Tony Gaziano, cofondateur de Gaziano & Girling

Voici la traduction de l’interview de Tony Gaziano précédemment publiée en anglais.

English version.

Tony Gaziano

FTDF : Pourriez-vous nous présenter votre parcours ?

Tony Gaziano : J’ai découvert le design au cours de mes études d’architecture. Devenir architecte ne faisait pas partie de mes projets et donc dès l’âge de vingt ans, j’ai commencé à dessiner des chaussures pour Cheaney, un fabricant. Mon travail consistait à dessiner pour des marques faisant du private label telles que Paul Smith ou Jeffrey West. J’ai donc dessiné des modèles et créé des lignes pour eux pendant plusieurs années. Je n’avais aucune compétence technique concernant la fabrication d’une chaussure à l’époque.

J’ai ensuite travaillé pour Edward Green pendant un peu plus de deux ans. Je travaillais sur des chaussures plus classiques et intemporelles plutôt que sur des modèles suivant la mode et les tendances comme je le faisais précédemment. C’est au cours de cette période que j’ai commencé à m’intéresser vraiment à la fabrication d’une chaussure et aux opérations manuelles qu’elle suscitait.

C’est en suivant cet intérêt nouveau que je me suis retrouvé à travailler chez Georges Cleverley chez qui j’ai officié pendant sept ans. J’ai commencé en tant qu’apprenti avant de devenir manager de l’atelier sur mesure où étaient réalisées des opérations telles la création de la forme en bois, le patronage, la découpe du cuir et la réalisation de la tige. C’est à cette époque que j’ai rencontré mon associé actuel Dean Girling. Il y a quinze ans bien que nous travaillions déjà ensemble, nous n’imaginions pas que nous allions un jour créer une marque fabriquée dans notre propre usine.Oxfords G&G

Alors que j’étais encore chez Cleverley, Edward Green m’a recontacté afin que je reprenne en main le design. J’ai accepté à condition de pouvoir développer le concept du sur mesure pour Edward Green. J’ai donc passé deux ans à mettre cela en place jusqu’à ce qu’en 2006 Dean me persuade de quitter Green afin de monter notre propre affaire.

En outre, j’ai au cours de ces périodes travaillé assez fréquemment en free-lance pour des Maisons telles que Ralph Lauren.

FTDF : Quel regard portez-vous sur votre passage chez Edward Green ?

TG : Je garde d’excellents souvenirs de mes deux passages chez eux. Edward Green est ma deuxième Maison. Lorsque j’y travaillais, l’idée de les quitter ne me traversait même pas l’esprit. Ils ont sans doute quelques griefs envers moi aujourd’hui, mais j’ai toujours autant d’affection pour cette marque. Je pense qu’avec nous, ils fabriquent toujours les meilleures chaussures d’Angleterre. Ce sont des chaussures très bien faites, très bien équilibrées.

Quitter cette Maison m’a fait mal au cœur, mais en termes de design, il fallait que je m’émancipe et malheureusement l’identité très classique d’Edward Green ne me le permettait pas.Lapo Evening G&G

FTDF : Vous étiez bottier mais vous avez créé une marque de prêt-à-chausser…

TG : Durant mon passage chez Green, j’ai acquis une expérience assez profonde du fonctionnement d’une unité de production industrielle. Du fait de mes différentes expériences dans la mesure et dans le prêt-à-chausser, j’ai été en mesure de joindre plusieurs aspects du métier ce qui est rare en Angleterre car la frontière a tendance à être très hermétique entre le bottier de Londres et le fabricant que Northampton. Personne ne la franchissait ; nous avons été les premiers à faire réaliser industriellement une chaussure ayant la ligne d’une mesure. À ce titre, les gens font d’ailleurs le rapport entre notre nom Italo-Anglais et notre style assez contemporain qui s’appuie sur la qualité d’une fabrication anglaise mais avec un design plus racé. Il ne s’agit pas de faire des choses extravagantes pour se démarquer volontairement mais juste de faire des chaussures aux lignes un peu plus travaillées afin d’inciter les gens à être un peu moins timides dans leurs choix.Hayes G&G

FTDF : En tant que bottier, vous êtes-vous senti contraint de créer une marque de prêt-à-chausser pour vivre convenablement ?

TG : Au départ nous ne devions faire que la mesure, néanmoins la mesure concerne de plus en plus une clientèle de niche et la production industrielle permet désormais de fabriquer d’excellentes chaussures. Dean et moi pouvons sans problème réaliser une paire à nous deux et vraisemblablement en ne faisant que de la mesure nous aurions sans doute pu vivre assez correctement. Nos premiers pas en industriel ne devaient être en principe que des tests, mais une fois lancés dans l’aventure nous nous sommes laissé prendre au jeu.Double Monk G&G

FTDF : Vous êtes un artisan, vous êtes-vous aisément adapté aux aléas de la production industrielle ?

TG : Non, très difficilement, regardez tous les cheveux blancs que j’ai ! Plus sérieusement, il est assez compliqué de créer une unité de production qui tienne la route de nos jours, car la plupart des machines que nous utilisons datent des années 30 ou 40. Et au-delà de la difficulté à trouver ces machines, il faut ensuite trouver des personnes à même de les utiliser correctement. Les machines en question sont des machines de première génération qui avaient pour but de réaliser une opération jadis faite manuellement, il ne s’agit pas de presser de un bouton et d’attendre que ça se passe, il y a des leviers et des subtilités à connaitre pour en faire bon usage.Wingtip G&G

Aujourd’hui, nous avons notre propre unité de production et tous nos employés sont des passionnés mais lorsque nous avons débuté, nous faisions fabriquer nos chaussures par des gens qui n’avaient pas la même passion que nous et qui se contentaient volontiers d’un cahier des charges moins exigeant. Cela rendait les choses compliquées, c’est pourquoi nous avons mis au point notre propre usine.

FTDF : Qu’est-ce qui caractérise la marque Gaziano & Girling ?

TG : Notre volonté principale est de proposer en prêt-à-chausser une chaussure ayant l’allure d’une mesure. C’est la base de notre projet. Certains ont pensé que nous souhaitions produire une chaussure hybride à la fois italienne et anglaise mais ça n’a jamais été notre intention. On souhaitait proposer la mesure de Londres en prêt-à-chausser, pour que les gens y aient accès sans que cela ne soit réalisé spécifiquement pour eux.

FTDF : Votre marque est jeune mais compte déjà une base de clients très fidèles. Qu’est-ce qui pousse les amateurs de chaussures vers Gaziano & Girling?

TG : Je pense que nous avons eu pas mal de chance car nous avons lancé notre marque au moment où les blogs et les forums sur le sujet ont commencé à vraiment prendre de l’ampleur.

Par ailleurs, en regardant le produit les gens voient tout de suite la qualité, les lignes et la passion qui a été mise au service de sa production. Qu’il s’agisse d’amateurs de souliers ou de gens un peu moins avertis, ils sont d’une manière générale saisis par le produit et sa réalisation.Lapo G&G

La majeure partie de nos clients jusqu’ici se compose de gens avertis et connaisseurs en matière de souliers, mais nous réalisons des chaussures suffisamment belles pour attirer de nouveaux clients qui pour certains découvrent pour la première fois le goodyear.

La tendance récente qui fait que les gens semblent reprendre plaisir à s’habiller d’une manière un peu plus formelle nous est aussi favorable.

Notre succès récompense tous les efforts que l’on consent pour réaliser chaque paire. On ne triche pas, on ne fait pas de compromis. Tout est fait dans les règles de l’art. Les gens qui avaient pour habitude de payer très cher des produits d’une qualité moyenne proposés par de grandes Maisons de Mode voient aisément la différence.Tassel G&G

FTDF : Êtes-vous plutôt du genre à rejeter la tendance ou à vous y conformer ?

TG : Je rejette généralement la tendance. J’aime les choses intemporelles. La tendance correspond généralement à des gens plus jeunes que moi.

FTDF : Vous êtes présenté comme la figure emblématique de la marque ; que pouvez-vous nous dire de Dean Girling, votre associé ?

TG : Dean est un peu l’homme de l’ombre, très axé sur le côté technique. Il est obsédé par la qualité. C’est le pire ennemi de notre usine ! Il a une immense maîtrise technique, il connait sur le bout des doigts le processus de fabrication d’une chaussure. S’il y a un problème technique avec un modèle, c’est lui qui va trouver la solution. Nous sommes complémentaires, il me laisse créer et je le laisse veiller à ce que la réalisation optimale.Gaziano & Girling

FTDF : Vous êtes réputé pour votre bout carré, est-ce une sorte d’hommage aux grands bottiers du passé Nikaulos Tuczek et Cleverley ?

TG : On peut dire ça. En effet, mon bottier favori est Anthony Cleverley qui était d’après moi plus talentueux que George Cleverley. C’est lors de mon passage chez Cleverley que je suis tombé sous le charme de ses réalisations dont je me suis beaucoup inspiré notamment pour la Deco Line.Bespoke G&G

FTDF : Quelles sont les différences entre la ligne Bench Made et la ligne Deco ?

TG : Nous effectuons d’avantage d’opérations manuelles pour réaliser une paire de la Deco Line. Néanmoins, nous utilisons les mêmes peaux, habituellement réservées à la mesure, et plus généralement les mêmes matériaux pour les deux lignes. Il y a simplement beaucoup plus d’opérations manuelles pour fabriquer une Deco. En outre, les designs de la Deco Line sont plus travaillés, plus pensés. Ce n’est sans doute pas du goût de tout le monde et certains trouvent sans doute ces lignes trop racées. Mais la Deco Line est plus inspirée par les années 20 au contraire des choses plus traditionnelles qui découlent généralement de ce qui se faisait dans les années 40 et 50.Deco-sole

FTDF : Êtes-vous d’accord pour dire que la Deco Line est en prêt-à-chausser ce qui se rapproche le plus de la mesure ?

TG : Tout à fait, c’est ma conviction.Holden Deco Line

FTDF : Où voyez-vous Gaziano & Girling dans cinq ans ?

TG : Je souhaiterais que nous ayons au moins trois magasins en nom propre : un à Londres, un à Paris et un à New York. Le défi est aussi de maintenir notre exigence de qualité tout en faisant prendre de l’ampleur à la marque. Or, si on souhaite produire plus, il faudra d’avantage d’ouvriers ce qui implique beaucoup de formation, c’est un procédé assez long. On ne souhaite pas devenir un géant mondial mais on souhaite se développer tout en maintenant notre philosophie et sans que cela ne pénalise la qualité de notre production. C’est le défi qui se présente à nous.

Nous souhaitons remercier Tony Gaziano pour sa gentillesse et son savoir. Nous remercions aussi Marc Fass, propriétaire de la boutique Calceom qui a permis la réalisation de cet entretien.

Paris, Novembre 2012. Tous droits réservés.

4 Commentaires

Classé dans Interviews exclusives

4 réponses à “Entretien avec Tony Gaziano, cofondateur de Gaziano & Girling

  1. Merci, très belle interview !

    J’ai bien aimé le coup de stylo bic sur la G&G DECO avec la mention « Especially made for Lapo Elkann ».

  2. Pingback: UpperShoes ouvre à Paris | For The Discerning Few

  3. Pingback: Interview with Tony Gaziano, master shoemaker and co-founder of Gaziano & Girling | For The Discerning Few

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