"Made in France", et alors ?

Depuis plusieurs mois, nous sommes contactés quotidiennement par de nouvelles marques de vêtements ou de chaussures qui ont pour seul argument commercial celui du "Made in France". Nous avons envie de profiter de ce billet "coup de gueule" pour leur dire: "Et alors?"

En effet, nous regardons systématiquement ce que ces marques proposent – et ce sur quoi elles nous demandent de communiquer évidemment – et autant vous dire que cela nous laisse très déconfits. Mauvais patronages de chaussures ou de vestes, looks aux pantalons trop longs et trop larges, détails improbables etc … Vous ne verrez pas d’exemples photographiés ici car nous ne sommes pas là pour jeter l’opprobre sur des marques dont nous désapprouvons les méthodes mais qui ont le mérite de créer de l’activité.

La mode du "Made in France", mise en avant à grand renfort de déclarations gouvernementales, a selon nous deux limites.

La première est que certaines entreprises communiquent sur le "Made in France" alors même que leur production hexagonale ne représente que 10 ou 20% de leur production totale, ce qui n’est pas souvent mis en avant – et pour cause! – dans leurs communiqués de presse.

La seconde tient au fait que la "fabrication française" d’un produit devient purement et simplement un argument d’autorité, qui n’accepte aucune comparaison objective avec des produits étrangers. "C’est français donc c’est mieux". Pour le vêtement et la chaussure, cela reste à démontrer. Il va sans dire qu’il ne s’agit pas de critiquer les derniers fabricants français qui font face à des difficultés d’ordres économiques, de formation de main d’oeuvre , etc… ou les Compagnons et Artisans, bottiers, selliers et tailleurs que l’on a souvent mis en avant et défendu ici. Nous mettons plus volontiers en cause le talent et le travail des marques elles-mêmes.

En effet, lorsque le "Made in France" devient un argument unique, asséné telle une massue, c’est souvent par des gens paresseux qui n’ont pas suffisamment bossé leur produit. Nous connaissons la plupart des ateliers de fabrication français et selon nous, la responsabilité de la marque – ou du donneur d’ordre quel qu’il soit – est déterminante. On ne s’improvise pas styliste ou designer et le travail d’une coupe ou celui des proportions d’une chaussure est primordial pour parvenir à un résultat concluant, au-delà de la façon, des finitions ou des matières.

Le "Made in France" est aussi l’argument ultime des cyniques: en somme, on nous dit d’acheter français par amour de notre prochain, par solidarité voire fraternité… Peu importe dès lors que le produit français soit moins bien et/ou plus cher, ce n’est pas le sujet. L’important, c’est la so-li-da-ri-té! On pourrait avoir mieux et moins cher ailleurs en Europe ? Ce n’est pas grave, car on le fait par amour. 

Blague à part, pour le client, où est l’intérêt d’avoir un costume thermocollé réalisé en France, au même prix – dans le meilleur des cas – qu’un costume semi-traditionnel réalisé au Portugal ou en Europe de l’Est ? Selon nous, tout consommateur a le droit d’acquérir un bon produit au meilleur prix. Le reste ne l’intéresse guère. Savoir qu’un produit est "Made in France", cela peut éventuellement ajouter une dose de satisfaction, si on a déjà la certitude d’avoir un produit qui tient la route. Sinon, à quoi bon ?

A notre sens, on ne peut pas blâmer certaines marques françaises – ou européennes – qui vont faire fabriquer à l’étranger avec un cahier des charges béton pour pouvoir proposer un produit au rapport qualité/prix satisfaisant. Par exemple, la nouvelle offre costume "mesure" de Julien Scavini fabriquée en Europe de l’Est propose un costume entièrement entoilé à 720 €, quand les costumes français entièrement thermocollés de notre Président sont proposés au même prix ou plus chers… Connaissant la précision et le professionnalisme de Julien, les retouches nécessaires seront, en plus d’une façon supérieure, effectuées dans les règles de l’art. Inutile de préciser que notre choix est vite fait.

Il existe bien entendu des problèmes d’éthique dans certains pays mais à en croire les soldats du "Made in France", seule la fabrication française pourrait se prévaloir de conditions de travail dignes. Or, que cela soit au Portugal ou en Europe de l’Est et même en Chine dans certains cas, les conditions de travail ne sont pas plus déplorables. 

Dans un premier temps du moins, et tant que de véritables moyens ne seront pas là pour relancer une industrie moribonde, on devrait d’abord se satisfaire des idées "Made in France", à l’image de projets comme Suit Supply ou Meermin (respectivement hollandais et espagnol) et d’autres, qui ont véritablement travaillé le produit et le style. Certes, la fabrication est essentiellement d’origine chinoise mais il vaut mieux porter un costume Suit Supply et une paire de richelieu Meermin que n’importe lequel des produits "français" que l’on a pu nous envoyer, nous pouvons vous l’assurer.

A titre d’information dans un autre secteur, la voiture chinoise appelée Qoros 3 vient de réussir haut la main le test européen Euro NCap avec 5 étoiles (note maximale) qui note la sécurité des véhicules. Il est loin le temps où les voitures chinoises ne s’exportaient pas du fait de leur piètre qualité comme les produits japonais et coréens avant eux. Il ne fait aucun doute que dans quelques années, les Chinois seront, dans ce secteur et dans d’autres, des acteurs de qualité.

14 Commentaires

Classé dans Réflexions / Sartorial Thoughts

14 réponses à “"Made in France", et alors ?

  1. Bonjour,

    Je suis tout à fait d’accord avec votre réflexion que je partage depuis plusieurs années. Le "made in France" est devenu un argument de vente aussi creux que le "prestige" de la "marque". Ainsi, cela ne me dérange pas de recevoir un complet en demi-mesure confectionné dans un atelier portugais ou ailleurs, tant que la qualité est au rendez-vous (entoilage, robustesse, finitions main…). Le savoir-faire n’est l’apanage d’un seul pays.

    Quant au motif de "solidarité", notamment invoqué par le ministre du Redressement productif, il est économiquement dommageable pour le consommateur final, à l’instar du protectionnisme à tout va. Mais ceci est un autre débat.

    Amicalement,

    LPDE

    • Sepik69

      Le "protectionnisme à tout va " au niveau national serait effectivement dommageable. Un petit peu de protectionnisme à l’échelle européenne ne serait sans doute pas inutile, tant au niveau économique que dans la construction de notre identité.

  2. Nicolas

    Analyse extrêmement juste. J’ajoute pour ma part que les encouragements de notre Ministre à produire ou à relocaliser la production en France me font sourire puisque les solutions nous sont présentées comme équivalentes, ce qui n’est pas le cas. Premièrement en termes de prix car, comme vous l’avez souligné, produire français n’est plus le gage d’une meilleure qualité et ensuite en terme d’envie… Je finalise la première collection d’une marque homme et je souhaitais produire en France tant par conviction que pour des raisons pratiques (transport, stockage, etc…). Il est assez rapidement apparu, à quelques exceptions près, que la volonté de participer à l’accompagnement de nouveaux projets est loin d’être la même. Tout est compliqué chez nous alors que les ateliers portugais et polonais nous tendent les bras et font tout pour nous simplifier la tâche. A titre d’exemple, j’ai entendu à plusieurs reprises en France qu’il n’était pas possible de donner la fourchette de prix d’un modèle avant d’avoir réalisé un prototype… cela fait sourire les façonniers étrangers. Pour moi, la fabrication sera portugaise avec une qualité équivalente (voire supérieure) mais surtout une réelle volonté de faire, d’accompagner les jeunes marques et une réactivité sans équivalent. Loin de moi l’idée de généraliser ou de critiquer l’ensemble d’une filière, je ne parle que de ma propre expérience. Et comme vous le soulignez très justement, exception faite des savoirs techniques particuliers (bottiers, compagnons du devoir, etc..), à l’heure ou les conditions de travail en France ne sont pas nécessairement meilleures que dans les pays évoqués, qu’avons nous à proposer de mieux pour un coût loin d’être comparable ? je n’ai malheureusement pas la réponse…

  3. EG

    Grâce à votre blog j’ai reçu mes chukkas en veau-velours tabac de chez Meermin après avoir longuement cherché dans la gamme de prix 200€.
    Des semelles robustes, des chukkas discrètes, fines et surtout à bout ronds !

  4. Excellente réflexion, mais il n’y a pas que le made in france qui ait des problèmes à se faire : le made in Austria, Germany, Belgium, etc peuvent se faire du mouron. Le côté "commercial" a été trop poussé au détriment de la qualité : il reste les artisans, mais tous les pays en possèdent. Il n’a pas longtemps, en Belgique, le journal faisait le test de "vivre tout en made in Belgium" : très cher, cheap, pas très esthétique et évidement, on ne produit pas tout. Au final, on se troue le portefeuille pour des choses qui ne cassent pas 3 pattes à un canard et j’en ai fait personnellement les frais : j’accorde maintenant plus d’importance à ma satisfaction au niveau du produit que son lieu de fabrication (sauf évidement quand il s’agit d’artisans, je le répète)

  5. Antoine M

    Bigre, notre président porterai des costumes thermocollés !? J’en ai froid dans le dos.

    Politique à part, je vous rejoint complètement sur la récente prolifération de ces tampons cocardiers.

    J’ai été atterré de voir ces labels pompiers proliférer sur les sets de tables des cafés et restaurants des bords de Loire, de toute évidence adeptes du congélateur et du micro onde. Quelle belle image pour les touristes.

    Non seulement cela dessert la perception d’une qualité Française réelle, mais c’est aussi très irrespectueux pour les personnes méritantes et porteuse de savoir faire (ouvriers de France, compagnons etc.).

    Évitons tout de même l’autoflagellation, une autre habitude Française.

  6. Sepik69

    Inversons la question : est-ce qu’en France on fabrique des produits qui m’intéressent, de bonne qualité et d’un bon rapport qualité-prix ? Je réponds oui ! Et dans ce cas, j’achète… Et si je peux contribuer à maintenir de l’activité à côté de chez moi : go !!!
    Mes chaussures belles et increvables ? Heschung (Alsace), mes chaussettes colorées ? Archiduchesse (Saint-Etienne), mes slips ? Le Slip français (Orne), mes ceintures ? Arts-peaux (Lyon), Mes lunettes ? Lafont (Jura)…. Pour le reste, ce doit être l’Asie du Sud-Est….

    Ce n’est pas systématique, ce n’est pas un combat mais quand je le peux je regarde la marque et la provenance et si j’hésite je prends un produit fabriqué en France ou en Europe. Et si nous étions plus nombreux à faire ainsi ?

    • Antoine M

      Merci pour ces infos. D’après un ami designer de lunettes, Lafont est une très bonne marque de lunettes. Je note vos autres références et j’ajoute l’indémodable Opinel (lame carbone en ce qui me concerne) pour la coutellerie.

  7. simon

    Parfaitement d’accord. D’autant qu’il y a une loi économique depuis A. Smith qui rend incontournables les avantages comparatifs. Il serait absurde économiquement ET ECOLOGIQUEMENT de vouloir produire français à tout prix.

    • Antoine

      Vous dites n’importe quoi.
      L’avantage comparatif n’est pas une loi, c’est une théorie. Et elle n’a pas été inventée par Adam Smith mais par David Ricardo.
      Et elle est à relativiser car comme tout modèle économique elle fonctionne à condition d’abstraire ou de supprimer de nombreux autres facteurs d’influence.

  8. La question reste complexe (pas au niveau de l’artisanat heureusement) : est il possible de produire TOUT localement d’un bout à l’autre de la chaîne de production ? Je ne le crois sincèrement plus (ou c’est très rare) … mais apposer un "made in … " sur un produit ne devrait pas se limiter à la dernière étape d’un produit (voire juste l’étape marketing). Il est vrais qu’on ne peut produire toutes les matières premières (mais il peut y’avoir un choix sur la qualité), tant il est vrais que l’on ne peut concurrencer certaines techniques de fabrications ou son coût par rapport à d’autres pays (c’est aussi le choix d’une marque), mais je pense fermement qu’un label "made in … " ne peut être attribué à un produit que si il est "fabriqué en …" et non "fabriqué pour …". D’un autre côté, il y’a des produits étrangers de très bonne qualité (et parfois moins onéreux) : faudrait il établir des taxes protectionnistes ? Ce serait au détriment des produits que l’on exporte qui se verraient aussi taxés …

    Pour ma part, je ne regarde plus que la qualité de ce que j’achète et si il est produit près de chez moi, tant mieux, mais le chauvinisme en achat, c’est fini (cela est aussi vrais au niveau de la nourriture).

  9. A la toute fin d’Arnys, je suis passé acheter un costume, quand même, pour avoir le collector. Quelle ne fut pas ma surprise d’y trouver l’étiquette intérieure ‘Fabriqué à la main en Chine.’ Au début, ça m’a jeté un froid. Plus tard, en le portant, puis encore aprèd en le scrutant avec Scavini, je me suis aperçu que la qualité de fabrication était tout simplement exceptionelle. Il est fini le temps où le Made in China est forcément synonyme de mauvaise qualité, dans un nombre croissant de domaines, dont celui qui nous intéresse dans ces colonnes.

  10. Pingback: Made in France, so what? | Dirnelli's Mises

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