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Interview d’Adriano Dirnelli, blogueur avisé et passionné

Dirnelli Isaia PittiNous avons le plaisir de vous présenter une interview du blogueur Adriano Dirnelli, rédacteur en chef de Dirnelli et contributeur sur Parisian Gentleman,  fin connaisseur de la grande mesure et du menswear.

FTDF : Comment as-tu commencé à t’intéresser au tailoring ?

Dirnelli : Tout a véritablement commencé lorsque j’ai pris conscience de l’importance de la manière dont on s’habille. Elle influence à la fois la façon dont on est perçu par les autres, mais aussi la façon dont on se perçoit soi-même. Lorsque j’ai créé ma propre société il y a 12 ans (j’ai un autre métier que d’être blogueur #menswear), et qu’il a fallu que j’aille démarcher commercialement des grands comptes du CAC40, je me suis aperçu que la confiance en soi – que l’on renvoie nécessairement à son interlocuteur – passait surtout par le vêtement. En effet, si on porte un "power suit", un bespoke par exemple, on se sent un peu maître-du-monde, et on a donc plus de chances de convaincre un client ou un prospect.Dirnelli LVSN 2

C’est à cette époque que j’ai commencé à m’intéresser sérieusement à la question du vêtement masculin d’affaires, et à l’analyser de manière quasi-scientifique, car je suis un peu geek et obsessionnel-compulsif, comme tout bon bloggeur.  Le livre Dressing The Man d’Alan Flusser a été un ouvrage clé de mon apprentissage, je le recommande à tous les lecteurs, car il représente encore aujourd’hui 99% de ce qu’on doit apprendre sur le sujet, et je m’y replonge régulièrement.

FTDF : Quel rôle a pu jouer Internet dans ton apprentissage ?

Dirnelli : Curieusement, je me suis intéressé assez tardivement à l’apport d’Internet sur le sujet, que cela soit via d’excellents blogs comme FTDF ou Parisian Gentleman, ou encore des forums incontournables comme styleforum. L’intérêt principal d’Internet est qu’il permet à tous les membres de cette communauté du #menswear de se connaître, et d’être rapidement dans l’entre soi. On se sent tout de suite moins seul et moins psychopathe, par rapport à ces hordes mal habillées qui considèrent avec suspicion tout intérêt masculin sur le sujet vestimentaire. Je crois que c’est Michael Alden dans votre interview qui évaluait à seulement 20.000 le nombre de clients du bespoke tailoring dans le monde. Grâce à internet, je crois qu’on a tous fini par se connaître par nos prénoms en un temps record !

En outre, grâce à eBay et aux fabuleuse affaires que l’on peut y dénicher, on peut dire que j’ai pu personnellement tester presque tout ce qui existe en matière de costumes, neufs ou vintage. J’ai eu une période un peu folle, une sorte de boulimie d’apprentissage accéléré, où je chinais toutes les « grandes mesures » qui passaient sur eBay, qu’elles soient anglaises, italiennes ou françaises. Grâce à eBay, j’ai également testé tous les costumes prêt-à-porter très haut de gamme. Internet m’a donc permis d’acquérir un vestiaire impressionnant avec une grande facilité, à très bon prix. Cette période est derrière moi, Dieu merci, je me suis enfin calmé au grand soulagement de ma femme, et désormais ce sont les marques m’offrent des vêtements à tester, en tant que bloggeur, car on est encore peu nombreux à avoir un échantillon de comparaison aussi large à la maison !

FTDF : Quelle importance attaches-tu aux règles ?

Dirnelli : Les règles constituent un point de départ incontournable, voire nécessaire. Cela donne un cadre pour ne pas se planter. Pour rassurer les débutants, on peut dire qu’elles sont un filet de sécurité pour savoir bien s’habiller. Si on les respecte, on a à peu près l’assurance d’être correctement vêtu, en tout cas bien mieux que la moyenne.

Par la suite, quand on les a bien assimilées, elles deviennent un carcan dont on peut finir par se lasser. C’est à ce moment de la courbe d’apprentissage qu’il faut savoir dépasser les règles, explorer des territoires nouveaux, et réadapter certaines règles à son goût, afin d’apprivoiser son style personnel et trouver le bon équilibre sartorial. Copier d’abord, créer par la suite; faire ses gammes avant de passer à la composition.Dirnelli Patterns Mix

Enfin, je dirais qu’il y a la théorie et la pratique, il faut bien distinguer. Par exemple, concernant l’association des matières, des couleurs et des motifs: tu peux respecter scrupuleusement la théorie et finir par te planter complètement dans la pratique, même en appliquant toutes les règles archi-connues. C’est la magie du vêtement en quelque sorte! Parfois on viole la théorie et on aboutit à quelque chose de très réussi dans la pratique, on ne sait même pas expliquer pourquoi. Ce sont les moments les plus jouissifs de cette aventure sartoriale quotidienne qui consiste à décider de sa tenue du jour ! Ainsi, j’ai récemment réussi une association totalement improbable entre des couleurs lavande et beige clair dans une tenue, le truc qui ne devrait pas être possible, mais qui marchait finalement bien, à cause des dominantes gris clair, marine et ciel dans le reste de l’ensemble, qui restent les trois grand piliers de la colorimétrie masculine; je pourrais écrire des tomes sur le sujet…

FTDF : Quelle est ta vision des tailleurs parisiens ?

Dirnelli : J’ai beaucoup de respect pour Camps de Luca et pour Cifonelli et, à travers mon expérience, je crois pouvoir affirmer sereinement que les tailleurs parisiens sont parmi les meilleurs au monde, sinon les meilleurs. Ils n’ont pourtant pas la reconnaissance mondiale qu’ils mériteraient sur Internet, car la ‘part-de-voix’ est en grande partie trustée par les anglo-américains via leurs blogs et autres forums. Ces ‘iGents’ donneurs de leçons mettent donc l’accent seulement sur ce qu’ils connaissent, ou croient connaître, à savoir Savile Row. Les Américains ont aussi développé un goût particulier pour le tailoring italien ces dernières années, ce qui fait que Naples est aujourd’hui sur-représentée sur Internet, à l’inverse des tailleurs français qui sont trop vite oubliés, car inconnus des iGents.

Donc je me bats, via mon propre blog anglophone, pour faire reconnaître l’art tailleur français à sa juste valeur dans le monde anglo-saxon. La qualité du travail des tailleurs français, leur précision et leur attention portée aux détails sont largement au-dessus de Savile Row et des tailleurs italiens, il n’y a pas photo.Camps 1 Camps 2

Il est intéressant de noter que l’école française a en outre donné naissance récemment à une nouvelle génération de tailleurs « non-français » qui viennent à Paris démarrer ou développer leur art. Je pense notamment à Kenjiro Suzuki.

Certains critiquent l’école française en pointant un certain classicisme ou conservatisme, mais je ne suis pas du tout d’accord avec ce regard. Premièrement, dans le tailoring, classique c’est plutôt mieux que mal. Deuxièmement, classique ne veut pas dire rigide. Claude François dansait en Camps de Luca, rappelons-le quand même à toute cette nouvelle génération de clients du net, qui se pâme devant la drape cut d’Anderson & Sheppard ou l’épaule tombante de Rubinacci…

FTDF : On peut également penser à la critique formulée par Yukio Akamine dans notre interview qui reprochait à Cifonelli une silhouette trop féminine.

Dirnelli : Là, vous mettez le doigt sur un paradoxe dans l’art tailleur français, paradoxe que constitue à lui seul la singulière mais non moins illustre maison Cifonelli. En effet, ceux qui associeraient ‘Cifo’ à l’incarnation d’un art tailleur typiquement français se tromperaient dans leur analyse. Cifonelli est un tailleur unique en son genre, qui se trouve être basé à Paris, mais qui n’est en rien représentatif d’une "école française". Il se situe plutôt à un carrefour d’influences, entre Rome, Paris et Londres. Vous le savez, Cifo est la seule Maison à Paris où tout se mesure encore en inches, car le grand-père avait été formé à Savile Row avant de revenir en Italie (ndlr : voir l’interview de Lorenzo Cifonelli). Donc la Maison Cifonelli est complètement à part, sa coupe mélangeant des attributs de plusieurs origines pour créer un style unique. En plus, c’est une des maisons les plus originales en termes de créations, toujours dans une recherche stylistique repoussant les limites en termes de coupes, de finitions et de détails. Non, on ne peut pas considérer que les tailleurs français soient conservateurs quand on voit ce que fait Cifo.

Je ne crois pas qu’on puisse dire que leur coupe, ou celle d’autres tailleurs français, soit particulièrement féminine. Au contraire même, avec des épaules assez puissantes et roulottées, une poitrine imposante accentuée par l’ajustement « taille de guêpe », la coupe française est prototypiquement masculine. Allez, ne me forcez pas à dire du mal de Savile Row… Je préfère encore les Italiens, et je note avec un sourire amusé que Chittleborough & Morgan semble aujourd’hui vraiment s’inspirer de quelques éléments du style bespoke parisien. Même l’incontournable chantre du Row, Simon Crompton de Permanent Style semble redécouvrir Paris depuis quelques mois.Dirnelli Smalto

FTDF : Pourquoi le tailoring français souffre-t-il selon toi de cette fausse réputation de classicisme soporifique? Pourquoi les tailleurs français sont-ils méconnus?

Dirnelli : Pour l’accusation de classicisme, je pense que c’est un faux procès, dû à l’Histoire et à notre mauvais sens du marketing ici. Je dis souvent que les français ont le savoir-faire, mais il leur manque le faire-savoir. Chez les Américains, c’est l’inverse, et on voit qui gagne sur le plan économique… Le fameux cran tailleur parisien est effectivement très classique et renvoie à une histoire ancienne; on reprocherait au style parisien d’être resté tel quel, ‘dans son jus’, « imperturbé » par la modernité. J’ai néanmoins découvert récemment une gravure de mode de la maison américaine Hart Shaffner & Marx dans les années 1920 montrant déjà un cran parisien identique à celui de Francesco Smalto aujourd’hui ! Ce cran historique est si peu vu de nos jours qu’il en deviendrait presque avant-gardiste par sa rareté. Lorsque je porte un cran Smalto ou Camps aujourd’hui, je sens bien que je porte une coupe relativement unique chez les moins de quarante ans. D’ailleurs, quand je croise dans la rue un homme portant un costume à vrai cran tailleur parisien, cela me saute tout de suite aux yeux, on n’en voit pas tous les jours. Mais cela va revenir, tout finit par revenir: je suis soit très en retard, soit très en avance. La mode masculine n’est qu’une roue sans fin…Hart Schaffner & Marc Cran Parisien

Concernant le peu d’exposition des tailleurs parisiens, il y a sans doute d’autres explications, comme leur niveau de prix particulièrement élevé, et le fait qu’ils ne soient pas particulièrement bons en marketing, comme je l’ai dit, notamment sur Internet où la prochaine bataille des parts de marché dans la génération-relève des quadras est déjà en train de se jouer. S’il y avait plus de clients américains, cela changerait sans doute la donne pour le rayonnement de l’art tailleur français dans le monde. Lorenzo Cifonelli fait fréquemment des voyages aux États-Unis mais, Marc de Luca n’y a quant à lui jamais fait de trunk show.

Enfin, on peut également constater avec désespoir que les tailleurs parisiens fonctionnent en "village gaulois"; ils se connaissent mal entre eux et ne jouent pas assez collectif, contrairement aux Anglais qui ont fondé une véritable fédération sur le Row, pour défendre leur intérêts communs face certains usurpateurs du prêt-à-porter mondialisé. Quant à la clientèle des tailleurs parisiens, ils sont soit en Russie, en Chine ou dans le Golfe, mais plus en France, hélas. Avec notre PIB en décroissance, on n’arrive plus à suivre l’envolée des prix du bespoke, et la bulle ne montre aucun signe d’essoufflement. Je prends le pari que malgré les prix stratosphériques de Camps ou Cifo aujourd’hui, dans 10 ans on regardera les prix actuels comme un "bon vieux temps" où le bespoke parisien était encore abordable…

FTDF : Parlons un peu de ton blog. Comment as-tu eu l’idée de le créer ? Que t’a-t-il apporté ?

Dirnelli : J’ai pensé à tenir un blog au moment où j’ai commencé à accumuler beaucoup de costumes. Je me suis dit : "Comment me souvenir si telles pièces fonctionnent ou non ensemble ?" Car si c’est pour avoir quantité de vêtements mais porter toujours un même "uniforme", cela n’a aucun intérêt.Dirnelli Arnys 3P

Dès lors, comme un historique, ou un journal de bord (le mot blog vient de là, des mots ‘web log’ en anglais), je me suis dit que si je me prenais en photo tous les jours, j’aurais de multiples références me permettant de me souvenir à l’avenir de ce que j’avais porté antérieurement, et ainsi éviter de fonctionner selon des automatismes me conduisant à reporter une veste avec un même pantalon, une même chemise, etc… Avec 200 costumes, 200 chemises et 200 cravates dans ma garde-robe, je m’étais lancé le défi personnel de ne jamais reporter deux fois un même ensemble. Mais comment se souvenir sans documenter ? D’où mon blog, à usage interne en premier lieu. Le blog a conquis un public d’amateurs avertis dans le monde entier, tant mieux, mais c’est une surprise totale, je ne pensais pas que j’aurais du succès en faisant cela. Maintenant j’ai des gens dans le monde entier qui me demandent des conseils sur comment s’habiller, quoi acheter, c’est assez amusant.Dirnelli Formosa

Tenir un blog de photos WIWT (what I’m wearing today) m’aura également permis d’affiner mon style, d’apprendre à mieux connaître mes goûts, et même de développer un style personnel. Rien de plus efficace que de se revoir à froid en photo pour constater ce qui ne fonctionne pas dans une tenue; c’est l’école de la douleur et de l’humilité, croyez-moi, surtout quand des lecteurs vous écrivent pour vous le rappeler, on ne fait pas dans le sentiment sur internet! De semaine en semaine, j’ai élaboré des tenues uniquement en sachant que j’allais les prendre en photo. Par exemple, ma tenue en lin blanc au Pitti je l’ai depuis un an, ne sachant pas quand j’allais avoir l’occasion idéale pour la porter. Devant tous les objectifs de la planète à Florence il y a 2 semaines, ça paraissait le bon timing (rires)…Dirnelli & Paul Lux Pitti Dirnelli Caruso White Linen Pitti

Plus sérieusement, tenir un blog sartorial demande une réflexion qui va au-delà du côté éphémère que constitue la préparation de sa tenue pour la journée. Les lecteurs qui suivent mon blog depuis le début il y a 2 ans me disent que mon style vestimentaire a progressé sur la période. C’est grâce à la discipline que je m’impose pour le blog. Par exemple, au début je ne mettais jamais de pochette. Le blog m’a poussé de m’essayer au port de la pochette, à voir ce que j’appréciais et ce que j’aimais moins avec cet accessoire, pour enfin réussir à l’apprivoiser. Maintenant c’est intégré à mon look, alors que je viens du camp des "anti-pochette" historiquement. De même s’agissant du choix des motifs, je suis beaucoup moins conservateur que je ne l’étais au début. Ça m’a permis de voir aussi que lorsqu’on porte une pièce exubérante, il faut rééquilibrer l’ensemble par une autre pièce plus sobre. Ni dandy, ni conservateur, voilà aujourd’hui mon credo, né du blog. Mais mon propre style n’est à ce jour même pas encore figé, au contraire, je me sens encore évoluer de jour en jour, en fonction des tenues que je vois et qui m’inspirent, sur les blogs des autres justement! Il y a de ces mecs sur le net, en Scandinavie notamment (qui l’eut cru?), c’est juste incroyable, on se prend des grosses claques tous les jours…Dirnelli LVSN

FTDF : Nous savons que tu n’es pas uniquement centré sur la grande mesure et que ton intérêt pour le vêtement va au-delà. Cette ouverture d’esprit est-elle apparue progressivement ou était-elle présente chez toi dès le début de ta démarche ?

Dirnelli : Pour répondre franchement, j’ai toujours trouvé ringard les mecs qui ont une grosse montre, hideuse, mais qui en sont si fiers car c’est la plus chère du marché. Cher n’est pas forcément beau. D’autres marques moins connues peuvent proposer de très beaux produits, de très bonne qualité, pour moins cher, il faut juste avoir l’œil, le goût et l’éducation pour chercher dans cette voie.  Mon adage personnel serait "plus beau pour moins cher". C’est à la portée de n’importe quel gros beauf de s’habiller correctement du moment qu’il est assez riche, quoique… Ce qui demande beaucoup de travail et de créativité, c’est de s’habiller bien pour pas (trop) cher. Pour dénicher la montre à 300 € qui a l’air de valoir 3000 €, il faut se creuser la tête, chercher longtemps, avoir du goût. C’est un véritable parcours du combattant, mais quel plaisir.

J’ai le plus grand respect pour celui qui, dans le vêtement masculin, ira donc chercher le meilleur rapport entre un look et un prix. Vous remarquez que je ne parle même pas du rapport qualité/prix, c’est là encore une autre notion, qui renverrait à la qualité de fabrication, donc je me soucie finalement peu, aussi paradoxal ce que cela puisse vous paraître. J’ai souvent écrit sur mon blog que je vis selon les paroles de Flusser, qui dit en substance qu’un prêt à porter thermocollé, mais néanmoins bien coupé à votre silhouette, tombera toujours mieux qu’un costume bespoke mal exécuté. En gravitant vers les marques les plus chères, on n’aura pas forcément l’assurance d’avoir un meilleur look. Il faut pouvoir reconnaître une belle silhouette indépendamment du prix.Dirnelli Formosa

Donc, lorsque l’on raisonne comme je le fais selon le rapport look/prix, on voit le monde au-delà de la seule grande mesure, et on s’intéresse naturellement à toutes les marques, y compris le prêt à porter, même le plus modeste, pourvu qu’il y ait du génie dans le style. Je possède donc certaines pièces superbes qui ne m’ont presque rien coûté et, a contrario, je possède aussi quelques pièces chères en mesure qui sont juste ratées, ayons la franchise de l’avouer. Certains clients sont parfois aveuglés par le prix payé, allant jusqu’à s’auto-persuader qu’une veste est bien coupée car elle leur a coûté un bras…

C’est d’ailleurs un débat de fond que j’ai avec quelques-uns de mes confrères. Certains considèrent en effet que payer un vêtement bespoke très cher et qui présente des imperfections c’est le chic ultime, car on y voit la main de l’homme, la pièce est vraiment unique à cause de la petite fausse note. Je ne suis pas d’accord, je suis plutôt de l’école japonaise de l’obsession: il se trouve que j’ai un costume bespoke italien (dont je tairai le nom) qui a une poche plus haute que l’autre. Pour le prix qu’il m’a coûté, cela me rend fou une telle approximation. Les napolitains vous vendent ça avec beaucoup de charme, mais au moins les tailleurs français sont plus carrés.

FTDF : Ne déplores-tu pas que cette ouverture d’esprit ne soit pas partagée par tous ? La communauté « grande mesure » n’est-elle pas un peu autocentrée ?

Dirnelli : Je ne sais pas si on doit me considérer "ouvert" si j’obsède comme ça sur des détails, mais c’est gentil de le dire en tout cas. Mais effectivement, je suis très ouvert sur le sujet du bespoke versus le prêt-à-porter, je vois du mérite aux deux et je considère paradoxalement que la demi-mesure est le pire compromis, je pourrais vous le démontrer quasi-scientifiquement, mais on n’a pas le temps ici. J’adhère à cette idée selon laquelle un costume est raté si l’on se souvient plus du costume que de la personne qui le porte. Le vêtement sert à mettre la personne en valeur, un point c’est tout. Le vêtement doit s’effacer derrière la personne, et non pas l’inverse, comme on le voit chez certains dandys. Je suis de plus en plus attentif à cette notion. Lorsqu’on développe un véritable intérêt pour le vêtement, on finit justement par dépasser le vêtement pour ce qu’il représente de superficiel. On arrive sur des questions de respect de soi-même, de respect de l’autre, de projections, de société du paraître, de nature humaine, etc., etc. Derrière une façade en apparence futile et éphémère, toute cette affaire du vêtement est beaucoup plus profonde qu’on pourrait le croire. D’ailleurs, on rencontre souvent des gens fascinants et très authentiques dans ce milieu, cela fut une bonne surprise pour moi.

FTDF : Que penses-tu du menswear  à Paris ?

Dirnelli : Je pense qu’à Paris nous sommes trop influencés par la Mode. Les grands codes éternels du vêtement masculin classique sont mieux assimilés ailleurs, notamment en Angleterre et en Italie. Sans parler des Scandinaves et des Japonais qui nous explosent littéralement, il faut les voir au Pitti, et je ne parle surtout pas de "dandysme" en disant cela. Je parle bien de vêtement classique pour aller bosser dans un bureau, qui reste quand même le cœur du sujet. En France on a des progrès à faire. Je pense qu’un élégant espagnol ou grec a même plus de chic; je sais que c’est choquant à dire, mais les indices se multiplient pour montrer que les autres pays d’Europe ont franchi un cap d’élégance et qu’on fait du surplace ici.Dirnelli Colors

En outre, on a tendance à être assez fermé en France: par exemple, si je mets un croisé marine, irréprochable et très classique, je risque de me faire remarquer dans un contexte business parisien, alors que c’est franchement un classique qui ne va pas chercher bien loin en termes d’excentricité. Mais c’est déjà trop audacieux pour le monde parisien dans lequel on évolue, qui considère que le noir est une belle couleur pour un costume de ville. Next.Dirnelli DB Navy

FTDF : Plus généralement, que penses-tu de l’offre « costume » à Paris ?

Dirnelli : Entre les maisons tailleurs et les boutiques, je pense qu’on peut très bien s’habiller à Paris. Maintenant, il est clair que ce n’est pas l’Italie et ses nombreux détaillants. Là où le bât blesse à Paris, c’est le niveau de connaissances moyen des vendeurs en boutique. Le vendeur est la clef de voûte de l’élégance masculine et avec de bons vendeurs, on pourrait véritablement élever le niveau moyen d’éducation de la clientèle.

À ce titre, ce qu’a fait The Armoury à Hong Kong et maintenant à New York est incroyable. On sent l’amour du vêtement et du produit, avec un rayonnement international, alors qu’ils ne sont "que" revendeurs et non créateurs. Mais ils ont tellement travaillé leur positionnement et leur amour du produit que ça se ressent même à l’international, via des photos sur le net, même si on n’a jamais mis les pieds dans leur boutique. Bluffant et chapeau bas, messieurs. Puissions-nous en prendre de la graine ici à Paris.The Armoury

FTDF : Y a-t-il des tendances qui t’agacent particulièrement ? A contrario, lesquelles apprécies-tu ?

Dirnelli : En ce moment, je déteste la tendance des cols de chemise qui rebiquent légèrement par-dessus le revers, trop vu au Pitti, ça suffit les gars, stop! Collar TrendAprès, certaines tendances peuvent t’agacer mais au fur et à mesure, tu finis par les comprendre et les accepter. C’est le cas pour la tendance du petit pan de cravate plus long que le grand pan, qui marche très bien dans un certain contexte, la cravate tricot par exemple. Aussi, le « déboutonné » du col boutonné, façon Agnelli : j’étais dubitatif au début, et en fait, ça peut très bien fonctionner sur certains looks. AgnelliPar contre, depuis son essor il y a quelques années, le trend qui consiste à porter des sneakers avec un costume est pour moi rédhibitoire. De même, la tendance du "trop fitté, trop court" me déplaît particulièrement. On en arrive à des proportions où les manches de vestes sont presque aussi affûtées que les manches de chemises. S’agissant aussi des poches plaquées, au début je n’en étais pas particulièrement fan. Mais sur certaines vestes sport et dans certaines matières, la poche plaquée est plus adaptée que la poche à rabat ou passepoilée. De là à en mettre partout, il y a quand même des limites…

En s’intéressant au menswear, on s’aperçoit qu’il y a toujours des points d’équilibre éternel. Lorsqu’on perturbe ces grands équilibres de coupe, ça emprisonne le costume dans une époque. Néanmoins, je considère qu’il peut être intéressant de porter des vêtements de son époque. Il m’arrive parfois d’acheter une veste en me disant : "Je l’aime maintenant, on verra si dans 5 ans je l’aime encore". Il faut avoir un peu de tout dans une garde-robe, pour porter les pièces qui vont avec le cadre et l’humeur du jour.

FTDF : Parle-nous de l’importance de connaitre un bon retoucheur.

Dirnelli : Effectivement, c’est crucial. Pour la petite histoire, j’ai perdu 20 kilos en 2 ans. Si vous voulez revoir le film en accéléré, parcourez mon blog du début à aujourd’hui. Confronté à cette situation, on doit reprendre toute sa garde-robe, et lorsqu’on a investi dans ses vêtements autant que j’ai pu le faire, on est face à un véritable gouffre financier. Dès lors, trouver un bon retoucheur pas trop cher était devenu absolument nécessaire. Néanmoins, il faut bien être conscient d’une chose : les retoucheurs n’ont généralement pas l’habitude d’avoir affaire à des clients pointus. Il faut en tester beaucoup avant de trouver la perle rare qui a une vraie formation de maître tailleur. J’obtiens parfois de mes retoucheurs des modifs plus proches de ce que je souhaiterais même par rapport à une grande mesure. Pas du premier coup bien sûr, il faut beaucoup d’aller-retour, donc des rapports privilégiés avec le retoucheur, qui devra s’y recoller à 2-3 reprises. Oui, vous l’avez compris, je suis le client cauchemardesque pour eux ! Les retoucheurs ne sont pas des stylistes, donc pour les clients qui ont un goût très sûr, et qui connaissent bien les possibilités de retouche, il s’agit donc de bien les guider et de ne pas trop se laisser influencer par leurs réticences.

FTDF : Si tu revenais en arrière, quel conseil donnerais-tu au « jeune Dirnelli » ?

Dirnelli :  J’aurais d’abord fait beaucoup plus attention à ma silhouette, à ma ligne et à mon poids. Si tu es fin, tout t’ira bien, même un sac poubelle. Leçon super importante pour l’élégance masculine. Ça m’aura pris 2 ans pour effacer 20 ans d’excès, mais ça vaut carrément le coup par rapport à tout l’investissement sur les vêtements. Ma garde-robe me va mieux que jamais.

De plus, j’éviterais l’accumulation de produits. Autant cela m’a permis de connaitre une multitude de maisons et de marques, autant si c’était à refaire, j’éviterais les dépenses inconsidérées. Il faut savoir se modérer pour mieux savourer.Dirnelli dépareillé

Enfin, je commencerais sans doute à m’intéresser au dépareillé beaucoup plus tôt. En effet, on peut assez vite maîtriser le port du costume et ses quelques jeux de couleurs et de motifs, mais le travail sur le dépareillé est beaucoup plus compliqué à envisager, c’est un travail de toute une vie, et peu de gens y arrivent bien. Or, en vacances, le soir ou le weekend, c’est un type de tenue dont on a finalement souvent besoin.

Nous remercions Adriano Dirnelli pour sa gentillesse, son humour et sa disponibilité.

Paris, Juillet 2014. Tous droits réservés.

 

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Interview de Lenny Guerrier, consultant et co-fondateur de Coïncidence

LennyNous avons le plaisir de vous présenter un entretien avec Lenny Guerrier, consultant et co-fondateur du concept-store Coïncidence situé 11, rue Chapon dans le 3ème arrondissement de Paris.

FTDF : Peux-tu nous présenter ton parcours ?

Lenny Guerrier : J’ai fait des études de marketing et de communication et j’ai ensuite intégré le bureau de presse Sandy Roy. C’est là que j’ai appris à communiquer, à parler et à faire parler de quelque chose. J’ai développé ma culture produit lors de ma rencontre avec Riadh, ensemble nous avons travaillé pour des showroom de tendances, on a fait du consulting pour de grandes Maisons. Je collectionnais et faisais de la recherche de pièces d’archives dont elles se servaient comme inspirations pour leurs collections. J’ai donc vu passer entre mes mains beaucoup de pièces d’anciennes collections de YSL, Tokio Kumagaï, Comme Des Garçons, Yohji Yamamoto, Prada, Helmut Lang, etc. Cela m’a éduqué et beaucoup marqué.

J’ai travaillé pour No Good Industry, une agence de publicité parisienne. En 2006, cette agence avait un espace qui s’appelait No Good Store dans lequel étaient organisés des événements relatifs aux marques qu’elle représentait. J’ai proposé de reprendre cet espace et d’en faire un concept store mettant en avant la culture scandinave dont je sentais l’émergence imminente aussi bien dans la mode que dans le design. Je leur ai proposé de prendre l’espace, de le valoriser et de mettre en avant une offre qui est aujourd’hui omniprésente sur le marché français.

FTDF : Comment t’es-tu intéressé à la culture scandinave ?

Lenny Guerrier : J’ai effectué beaucoup de voyages là-bas et j’ai pu observer le style qu’avaient les gens à Stockholm ou Copenhague. Il y avait de très bonnes marques locales telles que Uniforms for the dedicated, Filippa K, Our Legacy, Wood Wood ou encore Acné qui étaient inconnues à Paris à l’époque. Il me semblait intéressant de les mettre en avant et cela a été facilité par des salons tels que Rendez-vous et Capsule qui ont aussi valorisé cette tendance.

FTDF : Qu’est-ce qui caractérise le style scandinave dans son ensemble par rapport à ce que nous avons en France ?

Lenny Guerrier : À Paris, nous sommes obnubilés par les grandes Maisons et plus généralement le Luxe. Ce n’est pas le cas là-bas, l’offre est beaucoup plus homogène et beaucoup plus accessible aussi bien en termes de prix que de style. Les Scandinaves sont un petit peu les Japonais de l’Europe. Leurs créations sont assez simples et efficaces tant au niveau des matières utilisées que des coupes et des inspirations. On crée des vêtements pour habiller les gens de la rue, sans tomber dans la caricature. À Paris, nous avions un peu perdu ça, peut-être par élitisme.

Il y a peu de différences de style là-bas, il y a une sorte d’uniformité que l’on aille en Suède ou au Danemark. Le style vestimentaire fait partie d’un ensemble cohérent, il est en adéquation avec le lifestyle qui consiste à assumer le fait de faire attention à son physique, à son alimentation. Leur manière de s’habiller découle d’une sorte de philosophie générale caractérisée par le less is more, la simplicité. A Paris, la simplicité est vécue et perçue comme une sorte de pauvreté même si certaines de nos Maisons ont basé leur succès sur une philosophie semblable. Je pense à A.P.C. et surtout Céline qui dans le luxe incarne bien cette tendance.

FTDF : Peux-tu nous présenter le projet Coïncidence ?

Lenny Guerrier : Coïncidence s’inscrit dans la continuité de ce que j’avais fait avec No Good Store qui a fermé en 2010. J’ai réfléchi et j’ai recherché pendant 2 ans un espace afin de créer mon propre lieu. J’ai eu la chance de rencontrer mes deux associés Charles et David qui ne sont pas du secteur mais qui ont trouvé intéressant mon concept et qui ont voulu m’aider à mettre en place ma vision.

Lorsque nous avons trouvé cet espace au 11 rue Chapon, il a fallu comme pour tous les espaces dans le marais demander et attendre des autorisations administratives avant de commencer à faire des travaux. En attendant, nous avons ouvert un pop-up store rue Saint-Martin à quelques minutes d’ici pendant deux mois afin que les gens se familiarisent avec le nom « COÏNCIDENCE », le concept et qu’ils nous retrouvent ensuite rue chapon en ayant l’impression de nous connaître depuis déjà un certain temps.

FTDF : Pourquoi « Coïncidence » ?

Lenny Guerrier : Le nom Coïncidence est venu assez naturellement. Je recherchais un nom ayant le même sens dans plusieurs langues afin de permettre un développement marketing international plus efficace. En outre, les plus belles choses que j’ai connues dans ma vie ont été des coïncidences. On a essayé de développer un concept cohérent avec ce nom, à savoir qu’en arrivant chez Coïncidence on peut découvrir des choses assez peu diffusées sur le marché français.C1

FTDF : Coïncidence propose du vêtement et depuis peu du mobilier. Comment as-tu fait évoluer ton offre ?

Lenny Guerrier : Par rapport à ma période No Good Store, je ne pouvais pas me contenter de mettre en avant des marques scandinaves qui sont maintenant assez connues sur le marché français. Je propose donc des créateurs internationaux mais aussi des créateurs français car il y en a beaucoup de talentueux qui essaient de faire des choses et qu’il me semble bon de s’y intéresser. On a donc commencé avec une petite sélection de marques internationales relativement méconnues, mélangées avec quelques grands noms établis tels que Dark Shadow Rick Owens, Silent Damir Doma ou Ann-Sofie Back. C’était impératif car à Paris et il est difficile d’attirer du monde et d’intéresser la presse avec uniquement des choses inconnues. Ces créateurs à l’identité assez forte nous ont permis de faire comprendre aux gens la direction que nous souhaitions prendre. Aujourd’hui, nous continuons de mettre en avant des créateurs et nous proposons également notre propre ligne.CNCDNC 2

Par rapport à ses débuts, le magasin est désormais divisé en deux avec un espace consacré au mobilier design et objets d’arts au RDC et la partie consacrée aux vêtements et aux accessoires au sous-sol. Cette évolution est à l’image de mon évolution personnelle. J’ai 32 ans, je m’intéresse toujours à la manière dont je m’habille mais aussi de plus en plus au design et à l’art.CNCDNC 1

Nous collaborons donc avec une galerie de Stockholm, Karlsson & Wickman. Jon Karlsson et Folke Wickman sont des spécialistes du design et de l’art tribal depuis une trentaine d’année. Ce sont des connaisseurs, ils ont une expertise qui crédibilise notre démarche et notre offre. Ils travaillaient beaucoup à Paris avec Sotheby’s et Christie’s pour les ventes aux enchères de leurs objets d’art. On leur a proposé de pouvoir mettre en avant une sélection beaucoup plus large. Au RDC de la boutique nous avons donc mélangé les univers avec une vraie collection d’art primitif, art déco, art nouveau et scandinave années 1950. Du scandinave signé par des designers comme Arne Jacobsen, Josef Frank, des Eames chair ; des pièces iconiques et compliquées à trouver qui ont l’avantage d’avoir été restaurées par certains ateliers existant encore là-bas, ceux-là même qui les produisaient jadis. On souhaitait quelque chose de vraiment authentique tout en mélangeant les univers, en ne se contentant pas de proposer une sélection « monothématique » comme le font beaucoup de galeries parisiennes. On a voulu mettre en scène les choses de manière à ce que le client puisse se projeter en imaginant la pièce chez lui.Coincidence 3FTDF : Était-ce pour toi une obligation de proposer du mobilier afin de monter d’un cran au niveau business car aujourd’hui le vêtement n’est pas suffisant pour attirer les foules ?

Lenny Guerrier : C’était à la fois une envie et une nécessité car il est compliqué, a fortiori lorsque tu es petit comme nous, de faire se déplacer les gens surtout ceux qui disposent d’un certain pouvoir d’achat uniquement sur du vêtement. Le mobilier nous permet de nous différencier d’autres magasins qui ne proposent que du vêtement. C5

La niche de consommateurs avertis capables de s’intéresser à autre chose que ce que proposent les grandes maisons est très restreinte en matière textile alors qu’il y a sans doute beaucoup plus de consommateurs avertis et éduqués en matière de mobilier et de design. De même pour communiquer, il y a beaucoup plus d’ouverture chez les personnes qui traitent du mobilier que chez les personnes qui traitent de la mode.C8

Dans le design et dans l’art, il y a plus de passion réelle, plus de curiosité, de recherche et de culture. La plupart des pièces iconiques dans le design sont des pièces anciennes et rares à trouver donc lorsqu’on les met à la disposition de ce type de clients, ces derniers viennent les découvrir et potentiellement les acheter.

Aujourd’hui tout ce que tu trouves à Paris, tu peux le trouver ailleurs, dès l’instant où tu proposes un produit qu’on peut difficilement trouver ailleurs ton offre gagne en qualité et tout ce que tu proposes gagne en crédibilité.

FTDF : Peux-tu nous présenter Niuku, la première collection de Coïncidence ?

Lenny Guerrier : Niuku est le nom de notre styliste qui a fait le Studio Berçot et qui a eu un rôle majeur dans le développement de cette collection notamment pour la mise au point des patronages et le sourcing des matières. Pour ma part, je me suis occupé de la direction artistique de la collection. Cette collection est le reflet de notre vision de la Mode fondée sur la simplicité et le minimalisme. Hormis les chaussures qui sont faites en Italie, toutes les pièces de la collection sont fabriquées à Paris. On a souhaité proposer des vêtements accessibles et portables par une majorité de gens. Cette première collection permet aussi d’identifier nos influences :   Comme Des Garçons, Margiela, Yohji Yamamoto ou encore Helmut Lang.

Toutes les pièces de cette première collection sont noires. Nous avons souhaité pour ces débuts insister sur le côté modeste, simple et discret de cette couleur afin de mettre d’avantage en lumière la coupe et la qualité de la façon. Cela permet aussi de mettre en avant la personne qui porte le vêtement. C’est la manière dont le vêtement est porté qui lui donne sa force et sa pertinence.N-I-U-K-U-4

Au fur et à mesure des collections nous allons intégrer des couleurs en prenant le parti de rester toujours sur du monochrome. La prochaine collection sera intégralement bleu marine car c’est pour nous le nouveau noir. Nous reprendrons les mêmes patrons en ne changeant que la matière. Nous n’introduirons que 2 ou 3 nouvelles pièces par saison. On a l’ambition de faire des classiques qui peuvent durer aussi bien au niveau de la qualité que du style.N-I-U-K-U-1

FTDF : Peux-tu nous présenter les pièces masculines de cette collection ?

Lenny Guerrier : Nous avons fait des pièces qui constituent selon nous les fondements d’une garde-robe masculine : une veste en jean ; un jean ; un chino ; un bomber inspiré du MA-1 à manches raglans ; un manteau réversible oversized inspiré par le style des agents de la CIA des années cinquante ; un costume faux 3 boutons coupe droite, pas cintré, inspiré de la même période ; un t-shirt dont le bas est coupé de manière asymétrique et une chemise.Coincidence

On a travaillé nos coupes et notre gradation de tailles de manière à ce qu’il y ait plusieurs manières de porter les pièces selon la silhouette que l’on affectionne : slim ou plutôt oversized et relaxed. Je pense que lorsqu’il est suffisamment bien coupé un vêtement peut fonctionner pour la même personne dans plusieurs tailles. Il reste ensuite au client de se l’approprier et de lui donner un caractère.

FTDF : Il y a aujourd’hui un débat autour du Made in France et ta collection est fabriquée quasi exclusivement en France. Est-ce un vrai choix éthique ou simplement la réponse à une contrainte logistique ?

Lenny Guerrier : Fabriquer en France n’était pas nécessairement une intention ferme au départ. Mais au regard des moyens qui sont les nôtres et de notre philosophie, cela nous permet d’avoir une bien meilleure réactivité, une meilleure maîtrise de notre production sans être contraint par le calendrier imposé par le secteur. C’est agréable de travailler avec un atelier qui se situe à proximité de notre point de vente car concrètement, cette proximité nous facilite grandement la tâche pour la mise au point des modèles et les réassorts. On pourrait faire fabriquer ailleurs pour moins cher, mais cela aurait sans doute plus d’inconvénients que d’avantages.N-I-U-K-U-2

Contrairement à ce qu’on peut lire et entendre, il est tout à fait  possible de faire fabriquer en France et de proposer ses produits à un prix qui reste décent. L’atelier avec lequel on travaille a un vrai savoir-faire, il fabrique pour de grandes Maisons, il nous a pris au sérieux car nous avons un point de vente physique pour vendre nos produits contrairement à beaucoup de jeunes créateurs. Il faut qu’il y ait une synergie entre ton fabricant et toi, qu’il apprécie ton projet. Nous avons cette chance que cela existe à Paris.

À l’avenir, on souhaite continuer à faire fabriquer en France, mais pour certains savoir-faire, on risque d’être contraints d’aller voir ailleurs. Ça a été le cas pour notre paire de chaussures que nous avons faite fabriquer en Italie.

FTDF : Quelle est ta vision de la création dans la Mode aujourd’hui ?

Lenny Guerrier : Je pense qu’il est difficile de créer quelque chose aujourd’hui car beaucoup de choses ont déjà été bien faites. L’innovation dans le vêtement, a fortiori masculin, est très compliquée. Néanmoins, les gens de talent dans cette industrie sont ceux qui sont capables de sentir les tendances, ce qui va revenir au goût du jour et plus grossièrement ce qui va se vendre. J’aime les gens qui vont loin dans la recherche pour faire du neuf avec de l’ancien à l’image de ce qu’il s’est passé dans la musique quand on a samplé d’anciens morceaux. Plus généralement, je pense que la réinterprétation et la réappropriation sont des formes de création.

FTDF : Toi qui fais partie de la génération numérique, quel est ton regard sur les réseaux sociaux et leur impact sur la Mode ?

Lenny Guerrier : J’aime bien regarder dans le rétroviseur, or lorsqu’on le fait on s’aperçoit que la plupart des grandes Maisons ont développé leur réputation sans ces moyens de communication. C’était une autre époque, mais j’insiste sur le fait qu’on a pu faire sans et que par conséquent ça ne peut être considéré comme aussi essentiel qu’on le prétend. Internet te permet de signaler aux gens que tu existes, de montrer les choses que tu fais et donc d’attirer l’attention aussi bien du mec qui est de l’autre côté de la rue que du type qui est au bout du monde.

Je suis bien sûr content quand j’ai des clients qui viennent me voir du Japon alors que j’ai parfois du mal à faire venir des gens qui habitent rue Vieille du Temple. Mais d’une manière générale, on a tendance à surestimer la visibilité que donne internet car lorsque tu communiques, il y a 10 000 autres types qui font pareil dans la même minute. La multiplication des contenus fait qu’il est de plus en plus difficile d’avoir un impact. C’est pourquoi je pense qu’à l’heure du virtuel, il faut les mêmes qualités pour réussir que ceux qui ont réussi par le passé: un fond réel qui va au-delà du simple concept.

FTDF : Quels sont les designers que tu apprécies le plus ?

Lenny Guerrier : J’apprécie Helmut Lang qui est le précurseur de l’anti-fashion pour son approche minimaliste. Nous mettons d’ailleurs en ce moment en avant certaines pièces de ses anciennes collections.

J’aime évidement Rei Kawakubo de Comme Des Garçons et en ce moment j’apprécie beaucoup ce que fait Phoebe Phelo pour Céline.Rei Kawakubo

J’apprécie les gens qui créent ce qu’ils aiment avec l’ambition de le partager avec d’autres. Plus généralement, j’admire lorsqu’il y a une cohérence entre la création, la communication et le business. J’aime les démarches intellectualisées avec de la recherche et une vraie stratégie à l’instar d’une marque comme Comme Des Garçons qui a neuf lignes, qui touchent différentes cibles de manière cohérente en ayant des produits qui parlent à l’élite et d’autres qui permettent de toucher la masse. Très peu de gens se rendent compte de la qualité de la réflexion et de l’exécution qu’il y a derrière tout cela.

FTDF : Comment expliques-tu l’influence grandissante du streetwear et du sportswear dans la mode aujourd’hui ?

Lenny Guerrier : Je pense que le streetwear et le sportswear ont toujours eu une grande présence dans les collections et la mode en générale. Des gens comme Rick Owens, Raf Simmons et d’autres s’en sont toujours inspirés. Ce qui change aujourd’hui c’est que des marques de Luxe revendiquent des codes street. C’est aussi une question d’époque, de nouvelles générations avec une autre culture arrivent en fonction à des postes clefs de cette industrie. Le Hip Hop est maintenant le nouveau Rock’n’Roll, ses liens avec le monde de la mode sont assumés et omniprésents. Un designer comme Riccardo Tisci a grandement contribué à l’acceptation de la culture Hip Hop.  Des artistes extérieurs à ce secteur en sont devenus des acteurs importants. Les gens ont accepté leur manière d’être et de se vêtir. Aujourd’hui, tu peux rentrer dans les lieux les plus branchés de Paris en portant une casquette et des baskets, ça n’était pas le cas il y a encore quelques années.

FTDF : Quels sont les projets de Coïncidence pour le futur ?

Lenny Guerrier : Nous allons bientôt ouvrir notre boutique en ligne et nous allons essayer de diversifier nos créations en développant d’autres lignes. On va continuer d’essayer de proposer des choses qu’il n’y a pas partout ailleurs et de contribuer à la curiosité des clients.

FTDF : Le mot de la fin ?

Lenny Guerrier : « Les seules choses qui sont sûres en ce monde ce sont les coïncidences. » Leonardo Sciascia

Nous remercions Lenny Guerrier pour sa disponibilité et sa gentillesse.

Paris, Juin 2014. Tous droits réservés.

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Interview avec Seo Ilwon, fondateur de The Klaxon

Nous sommes fiers de vous présenter une interview exclusive avec Seo Illwon, fondateur de la marque coréenne de chaussures The Klaxon. Vous pouvez consulter notre premier article à propos de la marque en question.

English version.Seo Ilwon

FTDF: Pourriez-vous nous présenter votre parcours personnel ?

Seo Ilwon: J’ai commencé ma carrière en tant que merchandiser menswear en 2004. Mais j’ai toujours été intéressé par les chaussures et l’idée de créer ma propre marque est devenue de plus en plus évidente pour moi. C’est lorsque j’ai eu 30 ans que je me suis décidé à passer le pas.vestadbrown1

FTDF: Comment avez-vous mis au point le concept The Klaxon ? Comment le définiriez-vous ?

Seo Ilwon: Avec The Klaxon, nous avons créé les chaussures que nous voulions nous même porter. Il ne s’agit pas de plaire à tout le monde: il n’y a aucun modèle que nous n’aimons pas au sein de nos collections. L’aspect "pratique" de nos produits entre en ligne de compte.vestadbeige3

Par exemple, nous préférons utiliser des semelles en gomme sur la plupart de nos modèles plutôt que les traditionnelles semelles en cuir, par soucis de confort. Le design de nos chaussures est également important mais nous ne faisons pas de compromis quant au choix des matériaux que nous utilisons. Fabriquer un produit de qualité est fondamental pour nous.7_4

FTDF: Où puisez-vous l’inspiration lorsque vous créez un nouveau modèle (on pense notamment à votre Falconry Mouton Boots) ? Vous appuyez-vous sur des archives ?

Seo Ilwon: Nous sommes sans cesse en train de développer de nouvelles idées, et ce chaque saison. Quand nous avons commencé à développer la Mouton Boot, nous avions simplement pour but de créer une bonne chaussure d’hiver pour nous protéger de la neige et du froid que nous connaissons en Corée à cette saison.falconry the klaxon 1

Après avoir jeté quelques idées sur le papier, nous nous sommes souvenus d’un ancien modèle de bottes que nos pères portaient lors de leurs parties de chasse hivernale. C’est essentiellement de là que proviennent les Mouton Boots.FALCONRY-SUEDE

falconry ver 02Clairement, la plupart de nos chaussures s’inspirent de notre lifestyle.

FTDF: Vous inspirez-vous d’autres marques de chaussures ?

Seo Ilwon: Aucune en particulier. Nous essayons de nous concentrer sur le produit et de proposer quelque chose de différent.pallasbootsgcxldarkbrown3

Nous voulons autant que possible que nos chaussures ne ressemblent pas à ce qui a déjà été fait. Si nous sentons qu’un modèle est trop similaire, nous l’abandonnons tout simplement.7_6

FTDF: Quels matériaux utilisez-vous ?

Seo Ilwon: Nous utilisons des semelles Dainite et Vibram. S’agissant des peausseries, nos cuirs proviennent de chez Horween (fournisseur ancestral d’Alden, ndlr) et Charles Stead.horween

Pour la prochaine saison, nous prévoyons d’utiliser des blocs talons en gomme de chez Cat’s Paw.Cat's Paw

FTDF: D’où provient cette affection particulière pour la semelle VIBRAM MONTA G.BLOCK ECO STEP ?

Seo Ilwon: C’est un modèle classique de semelle mais nous aimons particulièrement sa couleur et son "motif". Nous ne sommes pas non plus insensibles au fait qu’elle soit réalisée en gomme recyclée.vibram

FTDF: Quel est l’homme, le client "The Klaxon" ?

Seo Ilwon: A lazy awesome guy!Seo Ilwon 2

FTDF: Le mode masculine coréenne connait un essor impressionnant. Pouvez-vous nous en dire plus à ce sujet ?

Seo Ilwon: Les Coréens ont un goût prononcé pour la mode et la mode masculine évolue particulièrement rapidement, notamment grâce à Internet. Mais le marché n’est pas encore mature. Les hommes commencent tout juste à s’intéresser à leur style personnel plutôt que de suivre aveuglement les dernières tendances. A titre personnel, je crois que la Corée du Sud sera bientôt l’un des marchés les plus attractifs au monde concernant la mode.7_1

FTDF: Nous savons que vous visez à exporter The Klaxon  à l’étranger. Dans quels pays peut-on désormais trouver la marque ?

Seo Ilwon: The Klaxon possède plusieurs retailers en Angleterre, en Espagne, en Chine, à Hong-Kong et bien sûr en Corée.7_3

FTDF: Où voyez-vous The Klaxon dans 5 ans ?

Seo Ilwon: Dans 5 ans, j’espère que nous continuerons à fabriquer des produits dont nous sommes fiers et que nos chaussures seront disponibles dans un grand nombre de pays.the klaxon team

Nous remercions la marque The Klaxon et particulièrement Seo Ilwon, de s’être prêté au jeu de l’interview. Paris, 2014.

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Interview de Yasuto Kamoshita, directeur artistique d’United Arrows

For The Discerning Few a le plaisir de présenter une interview de Yasuto Kamoshita, directeur artistique d’United Arrows et designer de Camoshita United Arrows.

English version

For The Discerning Few : Pourriez-vous nous présenter votre parcours personnel ?

Yasuto Kamoshita : Je viens de Tokyo. Je suis diplômé de l’université des Beaux-Arts de Tama. J’ai travaillé pour Beams dans la vente dans un premier temps, puis je me suis occupé des achats et de la planification. J’ai ensuite participé à la création d’United Arrows en 1989 pour qui j’ai tout d’abord été responsable des achats pour l’homme et des visuels. Je suis aujourd’hui directeur artistique de la société.

FTDF : Quand avez-vous commencé à prêter attention à la manière dont vous vous habilliez ?

Yasuto Kamoshita : J’ai vraiment commencé à y prêter attention quand j’étais au lycée car c’est à cette période que j’ai développé un intérêt pour la mode. Cela s’est confirmé à l’université car alors même j’étudiais l’architecture d’intérieur, je me suis finalement tourné vers la mode et l’habillement.

FTDF : Pourriez-vous décrire votre style personnel ?

Yasuto Kamoshita : Je suis né en 1958 donc, de fait, j’ai été très imprégné par la culture américaine et notamment tout ce qui tournait autour du style Ivy League qui était très populaire durant ma jeunesse. Je dirais donc que mon style est avant tout d’inspiration américaine. Sinon, mon style est assez « classique ». J’aime bien être assez « habillé » mais sans que cela se traduise par une apparence rigide ou autoritaire. Il faut être sérieux, mais pas trop.

FTDF : Quand est-ce que votre marque Camoshita United Arrows a-t-elle été créée ? Quelle était votre ambition au moment de son lancement ?

Yasuto Kamoshita : Camoshita United Arrows a été lancée en 2007. L’ambition était tout simplement de créer une marque incarnant une certaine vision du style japonais.

FTDF : Pourriez-vous justement nous parler de la dernière collection que vous avez présentée au dernier Pitti Uomo ?

Yasuto Kamoshita : Cette collection qui est celle de l’hiver prochain est assez habillée et formelle. Elle tend à représenter ce que j’appellerais le « dandysme japonais » en présentant le savoir-faire japonais en matière de costumes et de vestes qui sont à l’origine des vêtements occidentaux. En effet, les Américains et les Européens ont de fait une grande culture et un énorme savoir-faire concernant le vestiaire masculin. Mais je pense qu’il existe aussi une interprétation et un savoir-faire japonais  en la matière que les gens auront, je l’espère, la possibilité de découvrir au travers de cette collection.

FTDF : Le Japon est désormais le marché numéro 1 pour tout ce qui touche à l’habillement masculin avec des consommateurs très sensibles et très pointus. Est-ce un état de fait que vous êtes en mesure d’expliquer ?

Yasuto Kamoshita : Je n’ai pas vraiment d’explication précise à donner. Je dirais tout simplement qu’il est dans la culture japonaise d’apprendre les choses assez vite. Nous sommes d’une manière générale assez minutieux. Une fois que nous avons assimilé les bases, nous aimons bien essayer d’améliorer et de développer les choses.

Concernant l’habillement masculin, il y a beaucoup de Japonais qui sont passionnés par le style américain et la culture tailleur européenne ; et qui ont beaucoup appris en s’en inspirant. Enfin, c’est vrai qu’il y a au Japon une culture du détail qui aide forcément à être précis aussi bien pour acheter que pour créer.

FTDF : Vous êtes spécialiste de la culture américaine et notamment de la période Ivy League. Pourriez-vous expliquer à nos lecteurs la différence entre les styles Ivy et Preppy ?

Yasuto Kamoshita : Il y a tout d’abord une différence d’époque. Le style Ivy League s’est développé dans les années 1960 avant la guerre du Vietnam alors que le mouvement Preppy n’est apparu qu’à la fin de la guerre.

En fait, le style Ivy était avant tout basé sur la provenance des produits et il reposait donc sur des marques américaines telles que J. Press, Gant ou Brooks Brothers. Mais avec le développement du mouvement Hippy, le style Ivy s’est trouvé mélangé à des marques européennes. C’est cet amalgame qui a fait émerger le style Preppy au début des années 1980.

Pour ce qui est des différences pures, le style Ivy est beaucoup plus codifié ; il fallait s’habiller selon une heure, un lieu, une occasion. De plus les couleurs dominantes étaient assez sobres : bleu marine, gris, marron. Le style Preppy est beaucoup plus débridé et beaucoup plus coloré.

FTDF : Que pensez-vous de la manière dont s’habillent les hommes français aujourd’hui ?

Yasuto Kamoshita : Aujourd’hui, ce que j’en pense ? Rien. Même si je ne l’ai pas vu de mes propres yeux, je pense que les années 1960 étaient la période à laquelle les hommes français s’habillaient le mieux. On peut s’en apercevoir en regardant des films tels que Le Samouraï avec Alain Delon.

FTDF: Avez-vous des icônes de style ?

Yasuto Kamoshita : Je vais sans doute citer les mêmes que beaucoup d’autres : Fred Astaire, Steve McQueen, Jean-Paul Belmondo ou encore Serge Gainsbourg.

Je pense qu’il est bon de tirer ses inspirations de différentes périodes et de différents horizons. Il faut prendre ce qu’on apprécie chez les autres et essayer de l’adapter à sa personne. C’est ainsi qu’on crée son style. Il ne faut pas s’inspirer d’une seule personne et essayer de la répliquer, on ne deviendra jamais élégant en procédant ainsi. Il faut au contraire s’ouvrir et puiser dans plusieurs sources.

FTDF : Quels sont les endroits et les magasins que vous aimez visiter lorsque vous êtes à Paris ?

Yasuto Kamoshita : J’aime aussi bien aller aux Puces qu’aller chez Hermès, Charvet et Arnys. J’aime aussi visiter les musées et me promener rue de Seine.

FTDF : Quel conseil donneriez-vous à un jeune homme essayant créer son propre style ?

Yasuto Kamoshita : Ne te contente pas de la mode et de l’habillement. Sois curieux. Prend le temps d’apprécier les belles choses de la vie. Instruis-toi.

For The Discerning Few remercie Yasuto Kamoshita pour sa disponibilité, son savoir et sa gentillesse.

Remerciements également à Béatrice Kim.

Interview réalisée par PAL et VM pour le compte de For The Discerning Few avec l’aide précieuse de Yumiko Kaneko. Paris, janvier 2012. Tous droits réservés.

Source photos: For The Discerning Few; Yasuto Kamoshita; The Sartorialist; Street FSN.

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Interview exclusive de Michael Alden

For The Discerning Few a le plaisir et l’honneur de vous présenter une interview exclusive de Michael Alden: acteur, entrepreneur, créateur du London Lounge et de Dress With Style, connaisseur avisé du monde du sur-mesure et de la culture tailleur, polyglotte, et last but not least un vrai gentleman. You can read this interview in English here.

For The Discerning Few : A quand remonte votre passion pour les vêtements ?

Michael Alden : Je n’ai jamais eu de passion pour les vêtements. Je suis passionné par les hommes, les hommes qui sont capables d’avoir une présence élégante, dans la vie ou sur scène. Même les gens les plus simples. L’élégance n’est pas dans les vêtements, elle est dans l’homme qui les porte et dans sa façon de les porter. L’important c’est l’allure de l’homme.

J’ai grandi à Beverly Hills. Nous regardions des films des années trente, quarante. À cette époque, il y avait de vrais personnages : Cary Grant, Fred Astaire. C’était ma jeunesse.

À l’époque les grandes stars sortaient le soir, on les voyait. Ce n’était pas comme aujourd’hui. Nous étions émerveillés par leur présence, leur capacité à faire taire deux cents personnes. À ce titre, je me souviens avoir été avec mon grand-père dans un restaurant huppé d’Hollywood. À un moment, il y a eu un grand silence. J’ai donc demandé à mon grand-père ce qu’il se passait et il m’a répondu en chuchotant: « Orson Welles vient d’entrer dans la salle. Orson Welles ! ». Tout le monde était bouche bée. Les personnages comme ça nous manquent.

FTDF : Comment peut-on développer cette présence élégante dont vous parlez ?

Michael Alden : Je pense que chacun de nous à la capacité de la développer. Mais elle est cachée au plus profond de nous-mêmes et il faut arriver à la libérer. À ce titre, je pense que le premier pas pour les jeunes consiste à trouver son style. Il faut se poser des questions : Quel est mon style ? Qui je suis ? Où je vais ?

Cette recherche de soi-même qui est à mon sens fondamentale est le thème principal de mes vidéos sur Dress With Style. C’est vraiment crucial car on voit des gens qui dépensent énormément d’argent pour s’habiller dans les meilleures maisons, en sur-mesure ; mais à la fin, ils n’ont pas cette puissance, ce pouvoir magnétique dont parle Balzac, qui leur permettrait d’attirer les gens.

Je crois que physiquement nous sommes conçus et construits pour être attirants. Nous sommes des hommes. L’espèce ne peut se perpétuer que si nous sommes capables de développer ce pouvoir.

FTDF : Faut-il développer ce pouvoir par les vêtements ?

Michael Alden : Les vêtements sont un encadrement. La première chose est de trouver son propre style et ensuite le choix des vêtements vient naturellement. Dès lors que l’on est à l’aise, tout est plus spontané.

Ce pouvoir magnétique nous donne la possibilité de choisir facilement les choses. Il n’y a plus lieu d’être complexé et de suivre la mode tous les six mois pour se retrouver avec une garde-robe incohérente, coûtant une fortune et qui ne vous correspond pas.

FTDF: Quand avez-vous commencé à vous intéresser à la Grande Mesure ?

Michael Alden : Mon grand-père et mon oncle étaient tous les deux des dandies et des clients de Savile Row. Ils m’ont fait découvrir un peu cet univers lorsque j’étais jeune.

Mais malgré leurs conseils, je m’en suis écarté et je suis parti à l’aventure comme beaucoup de jeunes. J’ai fait énormément d’erreurs en recherchant mon propre style, ma propre vision.

FTDF : Avez-vous aussi fait des erreurs dans le choix des maisons ?

Michael Alden : Tout à fait, aussi bien en prêt-à-porter qu’avec des tailleurs. Mais c’est en faisant des erreurs que l’on apprend.

Le problème aujourd’hui, c’est que les choses coûtent bien plus cher que jadis. Dès lors, un jeune homme ne peut pas trop se permettre de faire d’erreurs.

Je conseillerais donc aux jeunes hommes d’aller lentement, de prendre leur temps pour bien trouver leur style et comprendre ce qui leur correspond.

Le sur-mesure en Italie et en Angleterre reste abordable : entre 2 000 et 3 000 euros, on peut avoir quelque chose de très convenable. Mais certaines maisons sont dans les 5 000/6 000 euros. D’ailleurs à Paris, c’est terminé. Même si Cifonelli et Camps De Luca proposent des prestations d’un très grand niveau, du fait de la rareté de ce qu’ils font, les tarifs proposés sont dissuasifs.

FTDF : Pensez-vous, contrairement à nous, qu’il y ait un regain d’intérêt pour l’élégance classique ?

Michael Alden : Je ne pense pas qu’il y ait un renouveau d’intérêt pour le vêtement classique, mais il y a un regain d’intérêt pour le « Sur-Mesure ». Si Savile Row est à plus 30% de chiffre d’affaires depuis deux ans alors que l’on traverse une crise économique, c’est sans doute parce que les gens ont compris que certains métiers allaient disparaître.

Mais l’intérêt pour le vêtement classique est « terminé ». Il n’y a pas de retour.

FTDF : Pensez-vous qu’il y ait un regain d’intérêt pour le travail de ces artisans ou que ceci est dû à certaines stratégies de communication employées par des Mega Brands qui ont joué avec les termes  Sur-Mesure et Bespoke en mettant des paires de ciseaux et des mètres à couture partout alors même qu’à l’image d’Hugo Boss, ils se moquent complètement de la culture tailleur ?

Michael Alden : Tout à fait. C’est de la communication et d’ailleurs les maisons historiques du Row se sont plaintes de ces stratégies marketing.

FTDF : Beaucoup de gens considèrent que le Row est « mort ». Quel est votre avis sur la question ?

Michael Alden : Je serais beaucoup plus nuancé. Il y a sur le Row des maisons qui tournent bien, le problème c’est qu’on ne sait pas combien de temps cela va durer. Ils ont des difficultés à trouver des artisans pour continuer à travailler.

FTDF : C’est pour ça que certaines maisons historiques veulent devenir des brands en s’inspirant de ce qui a été fait par Richard James et Ozwald Boateng, par exemple ?

Michael Alden : Tout à fait. C’est le futur du Row.

FTDF : Quelles sont les maisons qui restent les plus sérieuses sur le Row ?

Michael Alden : Il y en a une poignée : Huntsman, Anderson & Sheppard, Henry Poole, Richard Anderson et quelques maisons périphériques qui sont encore authentiques.

FTDF : Vous habitez en Italie, pourriez-vous nous parler de la culture tailleur italienne ?

Michael Alden : Je suis très attaché à la culture tailleur italienne. J’ai travaillé avec des tailleurs à Naples, à Rome, à Florence et en Sicile. Je suis fasciné par leur façon de faire et leur créativité. Chaque ville a sa tendance et ses spécificités, c’est vraiment impressionnant.

J’ai récemment rendu visite à un tailleur napolitain de 80 ans, à la retraite, qui continue à faire des choses magnifiques. Le problème, c’est que son savoir va disparaître car après lui il n’y a personne pour reprendre le flambeau.

FTDF : Préférez-vous le style anglais ou le style italien ?

Michael Alden : Tout dépend de la façon dont la personne porte les habits. L’élégance dépend de l’homme, on ne peut pas l’acheter, ce n’est pas dans les vêtements. Elle est dans la manière dont l’homme arrive à se développer lui-même.

J’aime beaucoup les tailleurs de Sicile et de Naples, mais mon style est plutôt anglais. J’aime la sobriété, la simplicité de la coupe anglaise car si les Italiens ont tendance à être meilleurs pour les finitions, les Anglais sont généralement plus efficaces lorsqu’il s’agit d’ajuster le vêtement au corps.

En outre, le style italien est parfois un peu extravagant à l’image de ce que fait Kiton aujourd’hui qui crée des vêtements un peu loud avec de gros revers et un boutonnage très bas. Cela me plaît un peu moins.

J’apprécie plus l’ancien style napolitain qui s’inspire de la Drape Cut de Frederick Scholte dont je trouve la ligne épurée très élégante.

FTDF : Vous insistez sur le fait que cette culture tailleur est en train de disparaître aussi bien en Italie qu’en Angleterre. Pensez-vous qu’Internet, notamment par l’intermédiaire de blogs comme le vôtre, puisse aider à préserver un peu cette culture en aidant des gens plus jeunes à s’y intéresser ?

Michael Alden : Tout à fait. Internet permet d’aider et parfois même d’instruire. C’est très important car il y a énormément de pièges aujourd’hui qu’il n’y avait pas dans le passé. Maintenant, on joue avec les termes et on présente comme du « sur-mesure » des offres où il revient au client de prendre ses propres mesures. Pour les non initiés un peu crédules, c’est le brouillard complet. Mais le vrai problème est que tout cela porte préjudice aux vrais artisans. C’est pourquoi avec Internet, il faut les mettre en avant.

FTDF : Un petit peu à l’image de ce que vous avez fait pour Ambrosi ? On sait que vous avez joué un rôle dans leur développement. Pourriez-vous nous en parler ?

Michael Alden : Il y a une dizaine d’années, je flânais dans les rues de Naples dans le quartier des tailleurs. À l’époque, on pouvait les voir travailler avec les fenêtres ouvertes. Je n’ai donc pas hésité à frapper aux portes et à discuter avec eux. Comme je n’appréciais pas trop les pantalons napolitains, j’ai indiqué à certains tailleurs que je souhaitais travailler avec un artisan afin de réaliser des modèles qui m’iraient mieux. On m’a donné quelques adresses et c’est ainsi que j’ai rencontré la famille Ambrosi, qui à l’époque n’officiait que pour d’autres marques telles que Rubinacci.

Antonio et Salvatore Ambrosi

J’ai donc commencé à travailler avec eux, en leur faisant réaliser plusieurs pantalons. Je me suis trouvé bien et j’ai pensé que d’autres hommes seraient intéressés par leurs talents.

Désormais, ils se développent bien. Salvatore Ambrosi effectue pas mal de voyages pour rencontrer des clients. The Rake leur a consacré un article et j’ai réalisé une petite vidéo sur eux sur mon blog. Tout ça fait que les gens s’intéressent avec attention à ce qu’ils proposent.

Pour 450 euros, ils proposent un excellent produit avec des finitions impeccables, à condition bien entendu que l’on apprécie la coupe.

FTDF : Vous avez travaillé et vous continuez de travailler avec de nombreux artisans. À quelles difficultés vous êtes vous heurté ?

Michael Alden : Il y aurait un livre à écrire concernant l’aspect psychologique du travail avec des artisans. En effet, certains, pourtant très doués, sont bornés et refusent toute évolution. Ils ne souhaitent pas aller au-delà de leurs compétences de base.

Il est donc nécessaire de choisir l’artisan en fonction de son style. Toutefois, il existe des exceptions. Je travaille avec un tailleur en Sicile qui a appris auprès d’un grand maître romain. Aujourd’hui, avec l’influence que j’ai apportée, on fait des costumes qui sont beaucoup plus anglais d’esprit car il a tout de suite compris mes attentes. Il est curieux et ouvert, même s’il a 70 ans. Il adore ça. C’est vraiment un privilège de travailler avec des tailleurs qui sont aussi passionnés que nous.

FTDF : Pourriez-vous nous décrire votre style personnel ?

Michael Alden : Mon style est très éclectique, avec de nombreuses influences différentes. J’aime les matières nobles et les beaux tissus. Le tweed, la flanelle et le lin sont mes trois matières préférées. Je n’aime pas trop la gabardine de laine qui fait trop business suit à mon goût.

Le problème c’est que les beaux tissus sont difficiles à trouver aujourd’hui. En effet, avec la disparition des tailleurs, les drapiers privilégient les tissus qui sont travaillés à la machine dans les usines et proposent de moins en moins ce type de tissu qui est fait pour être travaillé à la main.

FTDF : À ce titre justement, pourriez-vous nous parler de la situation des mills en Écosse et en Angleterre ?

Michael Alden : Avec le déclin des tailleurs, leur situation devenait inquiétante et précaire. Mais avec le petit regain récent pour le sur-mesure, ils ont repris du poil de la bête et il y a un renouveau d’intérêt pour ces tissus.

FTDF : La plupart des gens pensent que les tailleurs ne font que des costumes. Or, on sait que vous êtes un amateur de manteaux bespoke. Pourriez-vous nous en parler ?

Michael Alden : C’est juste. Les tailleurs ne sont pas uniquement là pour réaliser des costumes trois pièces. Je suis fasciné par les manteaux et je fais actuellement réaliser un Caban, par mon tailleur en Sicile. J’ai fait faire une veste en cuir récemment. Je suis actuellement en train de faire au Japon un modèle de jeans qui convienne aux hommes assez grands et qu’on puisse porter à la taille naturelle.

Il ne faut donc pas hésiter à recourir aux tailleurs pour faire réaliser des vêtements moins « traditionnels ».

FTDF : Nous avons l’impression que les Japonais sont aujourd’hui les plus pointus dans l’habillement, même lorsqu’il s’agit de vêtements classiques. Partagez-vous ce ressenti ?

Michael Alden : Vous avez raison. Le Japon est aujourd’hui le marché numéro 1. Je dis souvent aux artisans que je fréquente que leurs talents seraient bien mieux appréciés au Japon que dans leur propre pays.

Source: The Sartorialist

Les Japonais que l’on voit au Pitti Uomo et dans les différents salons de professionnels sont très élégants. Ils aiment le tissu et sont très connaisseurs.

D’ailleurs, un de mes meilleurs amis est Yukio Akamine qui est un dandy d’une rare élégance. Il a un site et un blog qui inspirent beaucoup de jeunes gens.

Yukio Akamine (Source: The Sartorialist)

FTDF : D’après vous, combien de personnes dans le monde s’intéressent à la culture tailleur ?

Michael Alden : Cet univers a toujours été très restreint. C’est une micro niche. J’évalue à 20 000 personnes dans le monde, le nombre de gens s’intéressant à la culture tailleur. D’ailleurs, ce qui est amusant c’est qu’avec Internet, nous nous connaissons presque tous.

FTDF : Pensez-vous qu’il soit possible d’alterner entre un style assez classique et un style plus décontracté tout en maintenant un niveau d’élégance ?

Michael Alden : Tout à fait. L’élégance ne se trouve pas que dans le vêtement classique. Il y a d’autres styles qui permettent de l’exprimer. Moi qui suis très classique, je me suis posé comme challenge de m’habiller un peu plus street avec un jean et une veste en cuir. Je suis à l’aise et mes amis, notamment Pierre-Paul, me disent que c’est assez réussi.

Il ne faut pas avoir peur de faire bouger les lignes. En faisant ça, ce que je veux montrer, c’est que quel soit son style, l’important est de bien faire les choses.

À titre d’exemple, dans les années cinquante, il y avait des personnages comme Paul Newman et Marlon Brando qui portaient des jeans et des vestes en cuir, ce qui ne les empêchait pas d’avoir une allure incroyable.

FTDF : Quelle importance accordez-vous aux règles et aux codes qui encadrent le vêtement classique ?

Michael Alden : Je pense que les proportions sont très importantes. En revanche, pour ce qui est des règles, c’est à double tranchant car cela bloque énormément de gens. Cela bloque la créativité et cela semble difficile pour les débutants.

C’est bien de connaître les règles de base mais il faut rapidement se faire un œil et avoir son avis personnel, parce que c’est l’instinct qui est primordial lorsque l’on veut avoir son propre style.

FTDF : Quels conseils donneriez-vous à des jeunes souhaitant se constituer une garde-robe valable composée de quelques costumes ?

Michael Alden : Je leur conseillerais de se faire couper cinq costumes, dans de bons tissus, chez un tailleur. Pas à Paris, car c’est inabordable, mais en Angleterre ou en Italie. Ils pourront les garder pendant longtemps et n’auront plus besoin d’acheter autre chose.

Et s’ils souhaitent ensuite s’amuser, ils pourront le faire en sachant qu’ils ont « en réserve » les costumes qui sont nécessaires à leur carrière professionnelle.

Sur le long terme, cela leur reviendra beaucoup moins cher que d’aller changer tous les deux ans des vêtements qui ne tiennent pas.

FTDF : Nous sommes d’accord avec vous. Mais c’est un état d’esprit à adopter. Tout le monde n’a pas cette maturité. Il faut se connaître soi-même pour éviter de subir des styles imposés par des designers…

Michael Alden : Exactement. C’est pour ça que l’idée de mon site était d’aider les jeunes à ne pas reproduire les erreurs que nous avions commises.

FTDF : La plupart des hommes qui portent un costume à Paris font vraiment peine à voir, notamment au niveau de la coupe et des proportions. Ils subissent ce vêtement. Comment l’expliquez-vous ?

Michael Alden : Je suis d’accord et c’est d’ailleurs assez triste car dans le temps Paris avec Rome, Naples et Londres était une des capitales de la mode masculine.

D’ailleurs, moi qui aime la France, j’ai toujours en mémoire des icônes telles que Noiret, Belmondo ou Gabin qui étaient des monstres de style, des hommes avec une allure incroyable !

J’ai eu la chance de voir souvent Philippe Noiret. Il avait une subtilité et une puissance rare. J’ai beaucoup appris de lui. Il est l’un des plus « forts » que j’ai rencontrés.

FTDF : Malheureusement, personne n’a pris sa suite. On a l’impression qu’entre deux générations, il y a eu une coupure de courant. Faites-vous le même constat ?

Michael Alden : C’est juste. Les hommes de ma génération ont appris de leurs pères et de leurs grands-pères car c’était transmis de génération en génération, au moins les premiers instincts, les premières idées.

Depuis 1968 et les hippies, il y a un gouffre qui s’est creusé et qui est maintenant de deux générations. C’est pourquoi des sites comme le vôtre et le mien permettent aux jeunes de redécouvrir le vêtement classique et l’élégance. Cela permet de donner des réponses aux interrogations que la mode n’offre pas.

Les jeunes doivent aller lentement avant de jouer et d’expérimenter avec le vêtement classique.

FTDF : Pensez-vous qu’il y a, en France, un climat de société qui empêche les gens d’exprimer leur propre style ?

Michael Alden : C’est vrai qu’être tiré à quatre épingles n’est pas très bien perçu. Mais la vie est trop courte pour penser ça. Moi, je m’habille tous les matins pour « exploser », pour me mettre en scène, pour faire du théâtre et j’adore ça.

On est là pour séduire. On est fait pour ça et si on ne le fait pas tous les jours, on perd du temps. On ne sait jamais qui on va rencontrer dans cette vie, donc il faut toujours être prêt pour l’aventure.

Si on ne pense pas comme ça, avec cet enthousiasme, autant aller directement finir ses jours en maison de retraite ou dégager la place pour ceux qui veulent vivre !

FTDF : En France, on a l’impression que l’on a tendance à s’habiller plus pour les autres et leur approbation que pour soi-même. Il y a beaucoup de gens qui font de gros efforts de style mais qui ne sont pas eux-mêmes, qui sont d’autres gens. Ils semblent n’avoir aucune personnalité…

Michael Alden : Oui. Il y a des codes de société qui sont très stricts.

FTDF : Les codes sont-ils très stricts ou est-ce que ce sont les gens qui pensent que les codes sont très stricts ? Les gens ne s’inventent-ils pas des problèmes ?

Michael Alden : C’est vrai qu’il y a  une « autocomplication » des gens. C’est pour ça que je dis que chacun a en soi cette puissance dont je parle. Mais les gens ne la laissent pas sortir parce qu’ils se compliquent la vie. Ils se créent leurs propres problèmes et sont dans leur propre prison.

Mais il faut bien dire que nous avons toujours été une minorité que ce soit dans les années soixante ou aujourd’hui. Dans le temps, les gens s’habillaient mal aussi.

FTDF : Certes, mais jadis, il y avait des gens dans les magasins qui étaient capables de fournir un vrai conseil. Alors que maintenant, cela semble avoir complètement disparu…

Michael Alden : Tout à fait. Aujourd’hui, les vendeurs vendent pendant un temps des machines à laver et le mois d’après, ils vendent des costumes.

Il est vrai aussi que les grandes maisons ont quasiment disparu et que pour celles qui demeurent, le niveau de service a considérablement baissé.

FTDF : Quel jugement portez-vous sur la mode ?

Michael Alden : La mode sert ceux qui ne sont pas capables d’avoir leur propre style. Ils adoptent ce qui se fait. Les gens qui n’ont aucun magnétisme portent des marques pour exister. Ils doivent porter des choses loud et vulgaires, sinon personne ne les voit.

Un homme qui dégage de la puissance n’a pas besoin de ça pour exister. Il va s’habiller sobrement, avec subtilité et ça suffira.

FTDF : Nous avons beaucoup parlé de vêtements. Pourriez-vous nous parler de souliers ? Êtes-vous un adepte de la mesure ?

Michael Alden : J’ai fait faire quelques souliers sur mesure, mais je me trouve très bien avec le prêt-à-porter ancien de chez Edward Green. Je suis donc bien équipé. J’ai des chaussures que j’ai acheté en 1985 qui sont plus belles aujourd’hui qu’elles ne l’étaient au moment de l’achat.

Pour en revenir au sur-mesure, je n’en ai pas l’utilité pour les souliers alors même qu’un tailleur m’est indispensable pour les vêtements.

Toutefois, je vais souvent chez Cleverley car j’adore regarder ce qu’ils font et il y a des bottiers français qui ont beaucoup de talent.

Je considère que les chaussures doivent être les plus sobres possibles. Je ne suis pas partisan de la fantaisie. Les gens ne doivent pas regarder vos pieds. Une femme doit vous regarder dans les yeux ! On capte l’attention des gens avec les yeux. Jean Gabin disait : « C’est dans les yeux ! Dans les yeux ! Il faut regarder les mecs dans les yeux ! ». C’est là qu’est la communication. C’est fondamental.

FTDF : Quelles sont vos bonnes adresses ?

Michael Alden : Sincèrement, j’ai le privilège de travailler avec quelques vieux tailleurs à la retraite qui officient encore pour quelques hommes chanceux. Par respect, je préfère ne pas révéler leur identité.

Je connais toutes les maisons et leurs styles, mais je n’y vais plus. Je pense que chacun doit identifier les styles des maisons et trouver celui qui s’accorde le mieux avec le sien.

À Paris, pour le sur-mesure, il ne reste rien pour moi. Je ne sais pas ce qu’il en est pour la demi-mesure. Il faut aller à Londres et en Italie pour découvrir les choses. C’est une aventure.

FTDF : Il y a énormément de blogs et de sites consacrés à la culture tailleur.  Y a-t-il des conséquences négatives, selon vous ?

Michael Alden : Oui, Internet a eu un impact négatif sur la culture tailleur, car cela a conduit des artisans à communiquer et à devenir des marques.

En outre, il y a beaucoup de gens qui se présentent comme des experts mais on ne sait pas à quoi ils ressemblent derrière leur ordinateur. C’est pour ça que je fais des vidéos et des photos, les gens aiment ou détestent mon style, mais au moins, ils peuvent le voir et je ne cherche pas à leur vendre quoi que ce soit.

FTDF : Vous voyagez beaucoup. Dans quelle ville les gens sont-ils les plus élégants ?

Michael Alden : Honnêtement, en voyageant entre Londres, Paris et l’Italie, je ne vois que très peu d’hommes élégants chaque année. Mais j’en vois encore parfois à Londres et en Italie. En effet, l’avantage des Italiens c’est qu’ils savent porter le costume, ils sont à l’aise, c’est ce qui fait la différence. Ça paraît naturel même s’ils n’ont pas forcément la culture du vêtement classique.

FTDF : Un mot de la fin ?

Michael Alden : J’ai toujours souhaité que les jeunes s’intéressent à l’artisanat et apprécient un talent qui va disparaître. Et si vous souhaitez une carrière, faites-vous embaucher chez un artisan, pour que l’on puisse dans vingt ans continuer cette grande aventure qu’est le sur-mesure.

Michael Alden et Pierre-Paul-Marie Hofflin

For The Discerning Few remercie Pierre-Paul-Marie Hofflin pour son extraordinaire accueil et Michael Alden pour sa disponibilité, son élégance et sa gentillesse.

Interview© réalisée par PAL & VM, dans le salon cireur Talon Rouge, pour le compte de For The Discerning Few®. Paris, Décembre 2010. Toute reproduction est strictement interdite sans l’accord des auteurs.

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