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Interview de François Ferdinand, créateur de J.Keydge

Nous avons le plaisir de vous proposer une interview exclusive de François Ferdinand, créateur de la marque J.Keydge.

For The Discerning Few : Pourriez-vous nous présenter votre parcours personnel ?

François Ferdinand : J’ai débuté dans ce métier comme  commercial, au départ pour une marque de sous-vêtements féminins puis dans le prêt-à-porter. Au cours de cette période, j’ai fait quelques petites incursions dans le domaine de la « création » à chaque fois des produits « justes » que je faisais produire et commercialiser par des industriels, et que je n’avais pas de mal à vendre à mes clients détaillants, me réservant une commission confortable justifiée par le double rôle de styliste et de preneur d’ordres.

Après 1974, j’ai basculé vers l’homme, je suis devenu agent pour la France de PEYTON une Maison espagnole, qui faisait du casual. J’ai alors présenté cette collection à des enseignes de qualité : Old England, Burberry, Arnys, entre autres,  y ont trouvé de l’intérêt. À cette époque, Bernard Marras, qui était directeur artistique de Cerruti, m’a fait réaliser 2 modèles selon ses croquis.

Ces expériences m’ont donné envie de développer ma propre collection, dans un esprit « casual chic ».

J’avais rencontré un fabricant de costumes de la rue des Archives qui m’a proposé de produire pour moi.

Sous la griffe VEYRANDES cette première  collection comprenait des blousons de style militaire en cashmere ou en loden, des vestes de style worker en Harris tweed,  des ensembles  saharienne et pantalon en serge foulée. J’ai enregistré de belles commandes, en tous cas, à Paris, auprès des clients pré-cités, (à l’époque je n’imaginais pas participer à un salon), et aussi chez Marcel Lassance qui débutait à l’époque.

Malheureusement, mon partenaire n’a pas pu réaliser  la production dans son propre atelier de costumes, on a dû faire appel à des sous-traitants, et subir des aléas et surcoûts non programmés. Cette histoire n’a connu qu’un seul hiver.

C’est à ce moment qu’un de mes amis du métier m’a suggéré d’arrêter de « tergiverser » et de m’assumer, d’abandonner le statut d’agent commercial pour celui d’entrepreneur.

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Ce qui fut fait. J’ai sauté le pas, j’ai créé une société, financé les tissus, traité directement avec des façonniers, et commencé à facturer mes productions.

FTDF : Quelle est la première marque que vous avez réellement développée ?

FF : Précisément, la première marque que j’ai développée en tant qu’entrepreneur a été SUNNY SIDE, elle signait une collection de pantalons, car j’avais connu un excellent façonnier spécialiste au cours de l’expérience précédente.

 C’était le début des pantalons à pinces et j’étais seul avec St Laurent et Renoma à en proposer.

Même si certaines enseignes parisiennes  me demandaient de griffer à leur nom, la marque a connu un joli développement. Je me souviens encore d’une commande de BERTEIL,  plus de 3.000 pièces, pantalons et bermudas,  ce devait être pour l’été 1979 .

C’est à ce moment que j’ai commencé à exposer au SEHM et j’ai progressivement étoffé la gamme de produits, d’abord la chemise puis la cravate, et enfin,  le costume.

Simultanément, j’ai ouvert un magasin situé à l’angle des rues Pasquier et Chauveau-Lagarde. J’avais repris le bail de LOCKWOOD, un tailleur Anglais, un peu vieillot, mais qui avait plutôt bonne réputation et qui comptait notamment comme clients toute l’équipe d’Hémisphère.

Rebaptisée VEYRANDES, cette boutique s’est rapidement fait une place dans le quartier réputé masculin de la Madeleine, mais je n’y étais pas présent personnellement, et après 3 ans d’exploitation, lorsque le garçon qui la dirigeait est accidentellement décédé, j’ai connu quelques errements en termes de personnel qui m’ont conduit à la revendre en 1986.

J’ai continué  à exposer au SEHM, sous le nom de VEYRANDES, et ce jusqu’au déclin de ce salon, j’avais réussi à m’attacher une gentille clientèle, y compris à l’export, je pense entre autres à John SIMONS, un fidèle client de Londres avec qui je travaille encore aujourd’hui, et à qui je dois de figurer dans le  livre THE IVY LOOK de Graham Marsh et JP Gaul :  (J.Keydge, y figure parmi une sélection de 23 noms d’éminents acteurs du style IVY).

FTDF : Vous êtes aussi réputé pour avoir fait pas mal de chemises, pourriez-vous nous en parler ?

FF : J’avais parmi mes façonniers, Jean-Marie Ménard, un artisan chemisier qui effectuait un travail très soigné dans le 18ème arrondissement.

En 1984, je suis allé à l’Ile Maurice à l’occasion d’un salon. J’y ai fait la rencontre d’un franco-mauricien, Nano Sauzier, qui faisait du sourcing et du contrôle qualité textile.  À la suite de ce séjour, il m’est venu l’idée d’y créer un atelier de chemises.  J’en ai parlé à Jean-Marie Ménard arguant que là-bas, tout le monde faisait du produit mass market et que nous pourrions d’autant mieux nous démarquer avec un produit à forte valeur ajoutée.

Nous avons donc ouvert en partenariat une petite usine  de chemises, nommée « CHANCERY Shirts »,  l’objectif était de travailler à façon,  mais malheureusement, nous nous sommes rapidement heurtés à des difficultés car les tissus de nos clients n’arrivaient pas toujours dans les délais escomptés, ils étaient généralement acheminés par bateau  et c’était donc compliqué et laborieux de tenir un planning .

Au bout de 4 ans et demi, Jean-Marie Ménard est décédé. Je suis retourné à Maurice pour essayer de revendre cette usine. Je n’ai pas trouvé d’offre convenable, mais je me suis rendu compte qu’il y avait deux usines de tissage tout à fait compétitives sur place.

Par chance, Jean Marie Ménard avait recruté et formé un « second » très compétent, qui a pu assurer la relève et nous permettre de travailler en produit fini. Les tisseurs locaux nous ont accordé quelques facilités et nous avons enfin trouvé une rentabilité.

Afin d’assurer des commandes régulières à CHANCERY,  j’ai ouvert un magasin de gros dans le Marais, sous le nom de SELECTIVE, j’en ai confié la direction à un de mes anciens collaborateurs.

En 1994 j’ai apporté à cette société, la commercialisation de ma « veste molle » et très vite le chiffre d’affaire généré par ce produit a dépassé celui de la chemise, il nous fallait trouver de plus vastes locaux et nous avons migré dans une zone d’activité du 18° Arrt.

Comble d’opportunité, une société belge, RIVERWOOD, a manifesté le souhait de racheter CHANCERY.

Depuis ce jour je me consacre exclusivement à la « veste molle ».

FTDF : D’où vous est venue l’idée de la veste « molle » ?

FF : Au cours des années 70, je m’achetais des vestes de « fripe américaine » dans les boutiques de second-hand, j’adorais ce style, l’absence, ou presque, d’entoilage, mais surtout, connaissant les difficultés techniques que cela représentait,  les épaules naturelles, dépourvues d’épaulettes. 

D’autres que moi ont naturellement éprouvé le même intérêt pour ce type de veste, dite « déstructurée ». En France, fin 1970, Marcel Lassance, à son échelle, mais surtout Marc Miller, qui a beaucoup investi dans un outil de production spécifique. C’était trop tôt, le marché n’était pas prêt et ce fut un flop.

C’est seulement dix ans plus tard que j’ai eu le sentiment que l’heure était venue pour un concept légèrement différent.  Bien évidemment, je devais avant tout maîtriser cette épaule « morphologique », sans le moindre padding, et je dois reconnaître m’être fait aider pour y parvenir.

Ensuite, contrairement à mes prédécesseurs,  j’ai voulu rompre avec la veste de ville, celle des costumes. Je voulais donner l’impression que cette  veste était conçue et fabriquée comme un jean,   pour cela, j’ai généralisé les piqures double aiguille,  soulignant les bords, col et revers,  ainsi que le contour des poches et rabats.

Pour la coupe, je me suis inspiré des sack façon Brooks confortables en poitrine et en ceinture. Alors qu’à cette époque toutes les vestes étaient à deux boutons, j’ai opté pour les 3 boutons, afin de contraster par une certaine rigueur.

Pour le reste, j’ai simplement repris les poches plaquées à rabat et la fente médiane, caractéristiques des vestes preppy traditionnelles, et tout naturellement, j’ai baptisé ce modèle « IVY ».

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Très probablement, la « charge culturelle » que j’ai rassemblée dans ce modèle a contribué à son succès, et très vite, il est devenu une sorte de standard.

Durant plusieurs saisons, il demeura modèle unique, le développement de la collection se faisant par la seule variété des tissus, des traitements, et la richesse de la gamme des coloris, traités « garmentdyed »

Enfin, le terme « veste molle », est le premier qui me soit venu car je voulais absolument bannir le mot « déstructuré », entaché d’un ratage quelques années plus tôt, et devenu pour moi péjoratif.

Bien que relayé par la presse,  ce nom ne faisait pas l’unanimité, et c’est au cours d’un diner où l’on m’interrogeait sur le produit que j’ai eu le flash : « slack-jacket », mais c’est bien sûr !

Le lendemain, à la première heure je déposais le nom à l’INPI, puis à l’OMPI.

FTDF : A quelle année remonte précisément la création de cette veste ?

FF : Tout d’abord, je ne trouve pas le terme de  « création » très approprié,  je préfère celui d’élaboration. En effet,  je considérais le concept en lui-même  suffisamment en « rupture »  pour que le produit  bénéficie d’une mise au point soigneuse et raisonnée.

C’est en septembre 1990 que cette veste a fait son apparition au SEHM. J’avais habituellement un stand d’une cinquantaine de m2  où je présentais, deux fois par an mes collections dites  « conventionnelles ».

Pour faire passer le message de sa « mollesse », j’ai eu l’idée de présenter cette veste, pendue, comme en situation d’usage, sur un porte-habit de bistrot, de style Thonet, placé en angle du stand.

Cette présentation intriguait, les visiteurs n’étaient pas habitués à cette mise en scène,  et, au vu des réactions j’ai tout de suite compris son intérêt.

Quand un client décrochait une veste pour la regarder, je lui suggérais bien évidemment de l’essayer et à chaque fois il se produisait comme un déclic,  se voyant dans la glace,  étonné par l’absence d’épaulettes, il était surpris de constater que la suppression de cet artifice ne nuisait en rien à sa silhouette, et  qu’ a contrario il gagnait en « authenticité»

FTDF : Comment s’est passé le développement de la marque J.Keydge ?

FF : Je voudrais revenir au SEHM, lors de la cession de septembre, ce sont les collections de l’été suivant qui sont présentées aux professionnels. À ce moment j’étais persuadé que ma veste resterait essentiellement un produit d’été.

Pourtant, l’un de mes tous premiers clients m’a demandé si je pouvais lui faire,  immédiatement,  quelques pièces en tissu d’hiver.

Disposant de quelque stock de tissus, velours et Harris tweed,  j’ai pu lui donner satisfaction, et c’est ainsi que j’ai compris que le concept allait également fonctionner en version hiver.

En 1997, le SEHM ayant perdu beaucoup de son audience, j’ai enchainé avec PITTI UOMO à Florence. Malgré un stand modeste, j’ai tout de suite connu une forte affluence, des clients italiens et internationaux, mais aussi d’autres exposants, des fabricants industriels dont certains allaient jusqu’à me demander si je voulais  produire pour eux.

J’ai aussi rencontré deux très bons agents de Milan et de Rome et en quelques saisons le marché Italien a représenté 60% du chiffre d’affaire, les 40% restants se répartissant entre la France, l’Espagne,  la Belgique, le Japon, ainsi qu’une douzaine d’autres pays représentés empiriquement par un ou deux points de vente.

FTDF : D’où vient le nom J.Keydge ?

FF : Toujours de mon intérêt pour la fripe américaine. J’avais trouvé dans une boutique vintage de Sausalito, une chemise usagée qui portait ce nom brodé sur la poitrine. À l’origine, il y avait un « s » à la fin du nom : KEYDGES, je l’ai supprimé et c’est devenu J.Keydge.

FTDF : Quels sont les clients qui ont été le plus rapidement réceptif à ce produit ?

FF : Sans aucune hésitation, les Italiens, c’est totalement dans leurs gênes, l’homme italien est très concerné par le vêtement, et en plus, c’est un consommateur enthousiaste.

Ce n’est pas sans raison que l’industrie Italienne du vêtement masculin a conquis le monde, alors que dans le même temps, en dépit du patrimoine de nos prestigieuses griffes couture, la France a perdu toute son industrie.

Pour autant, je n’ai pas à me plaindre des Français, comme cette veste s’adressait manifestement à une frange « avertie » j’ai tout de même rencontré des détaillants réceptifs et des adeptes franchement accros.

Au Japon, j’ai eu jusqu’à 12 clients importants, mais je pense que je n’étais pas assez « fashion » pour eux, leur marché est soit hyper formel, soit hyper sharp  avec un renouvellement accéléré.  De plus,  j’ai fait l’erreur de prendre un agent sur place, il a été rejeté, mais j’ai récupéré une partie de mes clients, qui voulaient seulement travailler en direct.

Sans surprise, je me suis rendu compte que le marché pour ce type de veste était mondial. Dès mes débuts, un  Américain m’a dit sur mon stand, que cette veste avait dû exister chez Brooks Brothers dans les années 50/60  mais que curieusement on ne l’y trouvait plus.

Si l’on considère que cette veste procède de la même philosophie que le jean, il est bien naturel que son succès soit universel, et qu’elle soit en train de détrôner la veste formelle.

FTDF : Quels sont les produits proposés par J.Keydge aujourd’hui ?

FF : Pendant des années, le modèle IVY représentait 80% des ventes,  sa coupe était plutôt sport et confort, elle convenait à beaucoup de monde mais particulièrement à des gens un peu ronds comme Noiret.

Quand est venue la tendance au « près du corps »,  il était impossible  de modifier ce modèle sans risquer la désaffection de tout un public.

J’ai donc mis au point d’autres modèles qui allaient dans le sens de la mode, bien cintrés, épaules étroites, plus courts, et, suivant les conseils avisés (et non concertés) de Michel Barnes et  Albert Goldberg,  j’ai renié ma toute première démarche en proposant une veste plus « ville », rompant avec les surpiqures jeans et les poches plaquées.

Il a pourtant fallu un peu de temps pour que ces nouveaux modèles trouvent leur place, car  les revendeurs étaient très attachés  à la « IVY ».

Si aujourd’hui la tendance s’est inversée, c’est aussi que la collection s’est beaucoup développée,  grâce à un petit atelier intégré, dédié aux  techniques de fabrication spécifiques,  nous avons eu jusqu’à 25 modèles pour homme et 12 pour femme.   Des vestes, mais aussi des pantalons, (vendus seulement en costume), des sahariennes, des vestes de bougnat, des redingotes et  même des trench-coats en suédine.

Sans que jamais l’intégralité de ces modèles figure dans une même collection, ces derniers sont quasi indémodables, et alternent éclipses et apparitions  au gré des saisons et des variantes de tissus.

FTDF : Vous avez dû susciter pas mal de vocations ! Quels sont vos concurrents ?

FF : INNOMBRABLES ! En Italie où j’ai longtemps fait figure de leader, tout le monde s’y est mis.

Mais pas seulement, on trouve aujourd’hui des vestes molles un peu partout, des plus sophistiquées aux plus ordinaires, et à tous les prix,  ce qui n’est pas étonnant puisqu’il s’agit du produit le plus innovant de ces dernières années et que son marché connait une progression record.

Face à cette concurrence,  je reste malgré tout serein,  initiateur et  spécialiste du concept, fort d’une véritable expertise, je suis résolu à faire de l’authentique slack-jacket, la référence du genre.

FTDF : Mais vous avez fermé J.KEYDGE France ? Parlez-nous de vos difficultés.

FF : C’est exact, je n’ai pas à m’en cacher, l’Italie qui nous avait si bien réussi  nous a aussi mis à mal.  En février/mars 2008,  nous avions facturé la collection d’été à quelque 150 boutiques,  6 mois plus tard,  alors que l’hiver était en production pour ces mêmes clients, nous n’avions presque rien encaissé.  C’était le début de la crise, bien plus sévère la bas que chez nous.

À l’époque nous étions 11 salariés, sans compter les commerciaux, ce n’était pas tenable et il a fallu licencier, fermer la structure et reconsidérer le business modèle.

Aujourd’hui, une structure légère, UNION SLACK AUTHORITY exploite la marque, avec une collection en redéploiement et un site d’e-commerce.

FTDF : Quelles sont, selon vous les traits caractéristiques du style J.Keydge ?

FF : Pour ce qui est du design, j’ai toujours cherché à donner à chacun de mes modèles, un minimum d’enracinement culturel et fonctionnel. Je privilégie la sobriété et j’évite les détails inutiles ou racoleurs.JK

J’attache également beaucoup d’attention à la coupe, au choix des tissus et de soin à la fabrication, par contre, j’évite soigneusement les allures « endimanchées » qui sont antinomique du concept.

Comme dans la vraie vie,  jamais mieux illustrée qu’au cinéma,  les slack-jackets de J.Keydge n’ont rien de commun avec les gravures de mode empesées.

FTDF : Qui est l’homme, le client J.Keydge ?

FF : Le client J.Keydge est à la fois très évolué et pleinement dans son époque, il a une bonne culture du vêtement, mais il n’est pas particulièrement sensible à la mode.

Il n’est pas totalement dédaigneux des tendances, mais il recherche des produits vrais, équilibrés, qu’il aura plaisir à porter longtemps, parfois même jusqu’à un certain degré d’usure.

C’est quelqu’un qui n’a rien à prouver, qui vit son life style, et aussi quelqu’un que le froissé ne froisse pas.

FTDF :Peut-on dire que la slack-jacket est un produit « vert » ?

FF : Si l’on tient compte du fait que cette veste fait l’économie de tout ingrédient superflu, on peut sans doute lui trouver un côté écolo, d’autant que, concernant l’entretien, la plupart d’entre elles se lavent en machine comme de simples chemises.

FTDF : Comment définiriez-vous votre style personnel ?

FF : Probablement un mélange des trois styles majeurs : anglais, italien et américain, mais surtout américain, Je considère que les Américains ont fait la synthèse de ces deux inspirations, ils ont pris le meilleur du savoir-faire et du goût européen, ils y ont ajouté  leur art de vivre.

 Ils ont créé l’épaule naturelle, ils ont inventé le jean et tout le casual qui représente aujourd’hui le mouvement le plus évident. Je suis absolument convaincu par le style américain,  et je considère que le concept de la slack-jacket vient de là.

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Le vent souffle de là-bas, j’en veux pour preuve, le nombre de marques italiennes qui ont des noms américains.  En outre,  les avions vont bien plus vite de N.Y. à Paris que dans le sens inverse (Rires).

FTDF : Quelle est votre idée de l’élégance ?

FF : Au plan vestimentaire, c’est autant le respect de soi même que celui des autres,  en fonction des circonstances, et selon les lois de la bienséance. Prendre soin de son apparence, mais sans affectation, éviter les signes du luxe ostentatoire.

L’élégance, c’est également connaître les règles et savoir les transgresser, savoir faire preuve d’humour sans tomber dans le ridicule. Si possible avoir un style personnel,  avoir des idées d’associations inattendues. Dans mon registre personnel, je fais une place toute particulière a une désinvolture savante, une expression de liberté et de naturel  en adéquation avec ce siècle. Je pense que les fans de la slack-jacket,  partagent  cette approche.

Il m’est arrivé de croiser anonymement des personnes portant une de mes vestes,  très souvent, j’ai pu remarquer ô combien elles étaient  bien portées.

Nous remercions François Ferdinand pour son savoir et sa gentillesse.

Interview réalisée par Pierre-Antoine LEVY et Virgile MERCIER. Paris, juillet 2012. Tous droits réservés.

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Interview de Benjamin Simonnot

Nous vous proposons aujourd’hui une interview de Benjamin Simonnot, propriétaire de la Maison familiale Simonnot Godard, mondialement reconnue pour ses mouchoirs et autres pochettes qui sont doute les meilleurs du monde actuellement.

For The Discerning Few : Nous savons que la Maison Simonnot Godard présente une longévité assez extraordinaire. Pourriez-vous nous en dresser un petit historique, avant votre arrivée à sa tête ?

Benjamin Simonnot : Simonnot Godard a été fondé en 1787. Simonnot était un boutiquier à Troyes, spécialisé dans le linge de maison : draps, nappes, serviettes, etc. Godard appartenait à une autre famille qui possédait des comptoirs de tissage et des ateliers à façon dans le nord de la France.

Au milieu du 19ème siècle, Louis-Victor Simonnot a épousé Marie Godard et cela a entrainé la création de Simonnot Godard, négociant jusqu’au lendemain de la Second guerre mondiale.

Au début du 20ème siècle, Simonnot Godard, qui était resté jusque là dans le linge de maison, a commencé à se diversifier dans le tissu femme pour la haute couture, en travaillant pour des personnalités illustres que sont désormais Patou, Dior, Lanvin, Chanel, etc. Je tiens à préciser qu’à cette époque, le mouchoir et la pochette ne représentaient que 5% du business.

Après la Guerre, mon oncle a monté un atelier de tissage dans le nord de la France, atelier qui existe encore aujourd’hui. Simonnot Godard a bien fonctionné jusqu’aux années 70, avant de s’effondrer à partir des années 80. A cette époque, les produits de qualité avaient tendance à n’intéresser personne. Ajoutons à cela une mauvaise gestion et des choix stratégiques hasardeux, Simonnot Godard a alors connu une période très compliquée. Il faut savoir qu’à l’époque, nous avions de nombreux confrères qui ont tous disparus aujourd’hui.

FTDF : A quel moment votre parcours professionnel croise-t-il la route de la Maison familiale ?

Benjamin Simonnot : J’ai fait mes études en école de commerce, de la fin des années 80 au début des années 90. Pendant mes études, j’ai commencé à travailler en tant que représentant, en partie pour Simonnot Godard. C’est d’ailleurs comme ça que j’ai commencé à créer et à étendre mon réseau à travers l’Europe.

Il se trouve que je suis arrivé sur le marché du travail en 1992. C’était une période très trouble économiquement mais à la rigueur, ça a été une chance pour moi. Quand vous terminez vos études en période de crise, vous avez encore plus faim que les autres.

Je dois également préciser que mon grand-père m’avait transmis le goût et la passion de cette entreprise familiale. Donc en 1991/1992, alors qu’une partie de mon cursus étudiant s’est déroulé à Londres et à Madrid, j’en ai profité pour dénicher des clients pour Simonnot Godard, équipé de la petite valise que mon grand-père m’avait confiée.

En 1992, une fois mes études terminées, j’ai été agent indépendant, pour Simonnot Godard mais aussi pour divers créateurs anglais et italiens notamment, et ce jusqu’en 1999.

FTDF : Et vous avez alors choisi de reprendre l’affaire familiale.

Benjamin Simonnot : Exactement. Mais je n’en ai pas hérité, je l’ai racheté à mon oncle. Les choses étaient alors très compliquées et Simonnot Godard était une entreprise au fonctionnement digne d’une entreprise du milieu du 20ème siècle.

Nous avions un nom et un savoir-faire mais l’atelier était dans un état épouvantable, les machines obsolètes et pour ainsi dire, l’installation électrique n’avait pas été changée depuis la Guerre. Il a donc fallu investir pour tout rénover mais aussi pour revoir la stratégie de la Maison.

Pendant les 5 premières années, le travail a donc consisté essentiellement à rénover et à restructurer. Avec mon épouse nous avons alors choisi de concentrer l’activité sur les pochettes et les mouchoirs.

FTDF : C’était donc un choix stratégique risqué, surtout pour l’époque.

Benjamin Simonnot : Non, pas risqué car je savais déjà à l’époque que Simonnot Godard était le dernier fabricant de mouchoirs et pochettes dits « de luxe ».

Nous avions déjà de bonnes bases, avec de nombreux clients italiens mais aussi de grandes maisons de luxe, notamment françaises.

Avec mon épouse, le pari a été le suivant : ne faire qu’un seul produit mais le faire bien.

FTDF : Parlons un peu du processus de production. Comment se déroule- t- il ?

Benjamin Simonnot : Simonnot Godard a un véritable savoir-faire. Nous sommes des spécialistes du « chaine et trame », et tout est très codifié. C’est pour cela qu’on ne pourra jamais être copié, notamment en Chine…

Le premier objectif a été de conserver ce savoir- faire et le processus de fabrication. On était un peu à contre courant de ce qui se faisait alors au début des années 2000.

S’agissant de la production, nous ne faisons que du double retors. On achète du fil écru, qui est fabriqué et monté en Suisse à partir de coton égyptien. Pour la couleur, on a une cinquantaine de couleurs différentes dans nos archives. Chacune d’elles est étudiée en laboratoire dans le Nord et si la couleur ne correspond pas au dessin d’archive, on recommence. C’est un travail chirurgical. Chaque fil est teint « grand teint » plein bain. Donc ce n’est pas de l’impression. L’impression, vous lavez 2 fois, ça part. Là, vous lavez 200 fois, ca reste.

Pour les motifs, on se réfère là encore à nos dessins d’archive ; on n’essaie pas de réinventer mais de coller le plus possible aux dessins de l’époque. On s’adapte aussi aux private labels, qui peuvent nous proposer leurs propres dessins et motifs.

Par la suite, le mercerisage et le blanchiment se déroulent dans les Vosges. L’eau de la région est très particulière et comme pour le traitement des laines en Ecosse, cela a son importance dans la qualité du produit une fois celui-ci terminé.

Cette étape achevée, les rouleaux de tissus reviennent dans le Nord où ils sont contrôlés avant de partir au roulottage. Il va sans dire que nos produits sont roulottés à la main… Les mouchoirs sont alors contrôlés un par un avant d’être livrés à nos revendeurs. S’il y a le moindre défaut, le mouchoir est écarté.

En gros, entre le moment où on achète le fil et le moment où le produit est fini, entre 4 et 5 mois se sont écoulés.

FTDF : Avec quelles matières travaillez-vous ?

Benjamin Simonnot : Essentiellement du lin et du coton, mais nous commençons à développer aussi la soie et le cachemire.

FTDF : Comment distinguer un mouchoir Simonnot Godard d’un autre mouchoir ?

Benjamin Simonnot : Ce qui nous différencie essentiellement, outre la qualité du tissu, c’est la signature. La première des signatures Simonnot Godard est l’opposition de la chaine de fond et de la chaine satin. Tous nos métiers présentent ce qu’on appelle le « double ensouple », c’est-à-dire que l’on a tous les fils dans le sens de la hauteur (fils de chaine) auxquels se juxtaposent des fils de satin.

Nous avons aussi la chaine coton tramé lin, qui est un historique chez nous, et qui est également tissé et non imprimé.

Et le troisième métier historique de Simonnot Godard est le fil coupé. C’est une technique ancestrale auparavant réalisée à la main et qui est désormais fait en partie à la machine. On le voit très bien sur ces pochettes à pois réalisés grâce à cette technique.

FTDF : S’agissant de la distribution, Simonnot Godard semble prendre grand soin à choisir ses points de vente.

Benjamin Simonnot : D’abord, Simonnot Godard c’est plus de 40 000 mouchoirs vendus par an, au sein de 300 points de vente environ à travers le monde.

Pour en revenir à votre question, effectivement, je dirais que la distribution est la partie la plus importante, le but étant d’avoir le plus de points de vente possibles dans le monde mais pas n’importe lesquels. Nous choisissons avant tout des lieux de qualité. Si le lieu ne nous plait pas, nous n’y vendons pas nos produits.

Ce n’est pas forcément facile et des boutiques historiques ont disparu ces dernières années, notamment à Paris, avec Sulka, Old England, etc. Mais des nouveaux vont prendre la place, j’en suis persuadé.

Par exemple aux Etats Unis nous sommes chez Bergdorf Goodman et Barneys ainsi que chez Paul Stuart, mais pas chez Saks et Bloomingdales. Nous essayons de travailler autant que possible en exclusivité et de créer la demande.

La stratégie n’est pas d’avoir 15 000 points de vente à NYC et aucun à Toronto ; la stratégie est d’avoir de Los Angeles à Tokyo, un à deux points de vente retail par ville. Après, il y a aussi les grands magasins qui font davantage de volume.

Nous ne sommes pas là pour vendre à tout le monde. Nous sommes là pour fournir les belles maisons.

FTDF : Vous sentez qu’il y a de « nouveaux » pays demandeurs en termes de qualité et d’élégance ?

Benjamin Simonnot : La Corée est clairement un pays d’avenir à ce sujet mais je dirais même déjà du présent. Ce sont un peu les « nouveaux japonais » contrairement aux Chinois qui sont encore très portés sur les marques. Les Coréens sont des gens très pointus, qui aiment et produisent d’ailleurs eux-mêmes des produits de qualité, notamment dans l’univers du menswear.

FTDF : Vous n’êtes pas pessimistes quant à l’avenir de la pochette et du mouchoir au sein des tenues masculines ?

Benjamin Simonnot : Non pas du tout car nous sommes drivés par l’Amérique du Nord et le Japon. Et des marchés comme la Corée, la Russie, Hong Kong fonctionnent également très bien, sans oublier Singapour qui est incontournable pour nous. L’Allemagne aussi, où nous avons une vingtaine de clients qui font du Attolini et du Kiton pour vous donner une idée, l’Allemagne étant le premier marché d’Attolini.

L’Europe en général aussi continue à bien fonctionner. Les gens se plaignent mais si vous avez les bons produits et les bonnes boutiques, ça fonctionne encore très bien. Que ce soit à Munich, à Zurich, à Madrid, à Milan ou encore à Amsterdam, vous pouvez déjà compter sur plusieurs points de vente très qualitatifs.

FTDF : Justement, s’agissant des points de vente, vous êtes présent au sein des plus grandes maisons. Quelle est en proportion la part de private labels que vous réalisez ?

Benjamin Simonnot : Le private représente environ 30% de notre chiffre d’affaires. Je considère que c’est une bonne proportion et que cela nous permet de conserver une forte légitimité.

FTDF : Comment voyez-vous le futur de Simonnot Godard ?

Benjamin Simonnot : A terme, nous voulons devenir un incontournable de l’accessoire Made In Europe et s’étendre mondialement. Mais cela ne veut pas dire vendre des cravates pour vendre des cravates ou des chaussures pour vendre des chaussures ; on ne veut pas mettre du Simonnot Godard partout en profitant de notre notoriété s’agissant des mouchoirs et faire de fait, des produits moins qualitatifs. On perdrait en crédibilité.

Pour vous donner un exemple, depuis quelques années, nous avons l’opportunité de proposer une gamme de ceintures en taurillon, fabriquées en Italie et dont le cuir provient de tanneries françaises. Cela n’est pas notre cœur de métier, mais il y avait une cohérence à proposer un accessoire de qualité.

Ce qu’on veut réellement, c’est continuer à s’étendre dans le monde. Après les Etats-Unis, l’Europe et l’Asie, il nous reste l’Amérique Latine.

FTDF : Vous semblez très attaché à exporter vos produits. Est-ce le seul moyen de se développer pour une Maison comme la votre ?

Benjamin Simonnot : Réussir en restant franco-français, c’est impossible. Si Simonnot Godard ne travaillait qu’avec la France, ça ferait longtemps qu’on aurait fermé. Nous réalisons 80% de notre chiffre d’affaires hors de France.

C’est aussi une cohérence : pour réussir, il faut viser l’international, il faut que nos clients aient de bonnes marges, il faut donc faire des produits qualitatifs, miser sur le Made In France etc. La France est un pays toujours bien perçu quand il s’agit d’élégance et de luxe. Et il faut bien évidemment voyager aux 4 coins du monde. C’est fatiguant mais c’est le seul moyen de s’étendre.

For The Discerning Few tient à remercier Benjamin Simonnot pour sa disponibilité, sa passion et sa gentillesse.

Interview réalisée par Virgile MERCIER avec la participation de Pierre-Antoine LEVY pour le compte de For The Discerning Few. Paris, juillet 2012. Tous droits réservés.

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Interview de Renaud Blin, Monsieur Saint-Germain

Nous avons le plaisir de vous présenter une interview de Renaud Blin, connu aussi sous le nom de Monsieur Saint-Germain, maroquinier et sellier autodidacte.

For The Discerning Few : Peux-tu nous présenter ton parcours personnel ?

Renaud Blin : J’ai un parcours très atypique. J’ai travaillé dans le prêt-à-porter en tant qu’acheteur de matières pour différentes marques. Je me suis ensuite dirigé vers l’horlogerie et j’ai travaillé pour Rolex pendant plusieurs années. J’étais déjà intéressé par les produits faits à la main et par le travail du cuir avant même ces expériences, mais c’est au cours de ces années dans l’horlogerie que je me suis mis à faire de la couture sellier de manière autodidacte en apprenant notamment beaucoup sur internet.

J’ai commencé par réaliser des pièces pour moi et j’ai ensuite fait des étuis d’appareils photo qui ont beaucoup plu à mon entourage et à diverses personnes qui j’ai pu rencontrer. C’est ce qui m’a vraiment poussé à développer cette passion en une véritable activité. Donc cela fait presque un an et j’ai lancé mon blog au mois de mars afin de me donner plus de visibilité. Cela a commencé à rapidement bien marcher, surtout à l’étranger, au Japon, aux États-Unis et même en Australie.

J’ai ensuite commencé à diversifier mes créations car initialement étant passionné de photo, je pensais me concentrer avant tout sur les étuis d’appareils photo. Je me suis donc mis à faire des étuis d’Ipad, d’Iphone et de fil en aiguille toute une ligne de petite maroquinerie faîte à la main et en France, bien sûr.

FTDF : A 38 ans et en pleine période de crise, un tel changement était assez risqué.

Renaud Blin : Effectivement, c’était un changement radical. Mais pour avancer et faire évoluer sa situation il me paraît nécessaire de prendre des risques. J’avais aussi une situation familiale me permettant ce changement. Aujourd’hui, j’ai la chance que ça marche donc c’est positif.

FTDF : Comment as-tu réussi à te faire connaître au départ ? La presse n’étant pas trop disposée à parler de gens qui se lancent, a fortiori des artisans.

Renaud Blin : C’est vrai que les petites activités qui commencent comme la mienne ne semblent pas passionner la presse. Au départ, j’ai avant tout fonctionné à l’aide des relations que j’avais dans le prêt-à-porter et l’horlogerie, et bien évidemment aussi principalement par internet via mon blog et certains forums qui m’ont été très utiles.

Internet a été crucial à mon développement car aujourd’hui, j’ai 80% de ma clientèle qui est à l’étranger. Sans internet, je me serais contenté de faire des produits de temps en temps pour mes amis, et je n’aurais jamais décollé.

FTDF : Quelles conclusions en tires-tu ? Le client français est-il moins sensible au produit ? Car on parle beaucoup en ce moment du Made In France, du travail fait à la main, mais concrètement au regard de ce tu nous décris  ça n’a pas l’air d’être suivi d’effets.

Renaud Blin : Effectivement, j’ai la sensation que le Made In France n’est mis en avant que lorsqu’il s’agit d’une grande Maison. J’ai l’impression qu’à l’étranger les clients sont moins frileux concernant les jeunes créateurs et les artisans qui démarrent, ils portent d’avantage leur attention sur le produit. À titre d’exemple, pour les étuis d’appareils photo, j’ai tout de suite été contacté par des Japonais alors même qu’il y a une vraie offre en la matière sur place. On sent qu’il y a beaucoup plus d’intérêt pour la chose tout simplement.

En France, les gens semblent être un peu plus captifs des grandes enseignes.

FTDF : Tu as des tarifs très placés. Était-ce une volonté de ta part dès le début ?

Renaud Blin : Tout à fait. Je souhaitais que les prix soient raisonnables. Je n’ai pas la prétention de venir placer mes produits au même niveau que des Grandes Maisons du Luxe.

FTDF : Comment as-tu fait pour développer tes modèles lorsque tu as débuté ?

Renaud Blin : J’ai commencé par tester mes capacités surtout pour les doublures car ce n’était pas évident au début. J’ai investi dans l’outillage afin de faire des piqures sellier vraiment correctes, bien parallèles au bord.

J’organise ma semaine en deux parties. En début de semaine, j’effectue toute la découpe de mon cuir des commandes que je vais traiter dans la semaine, c’est le plus gros du travail. En fin de semaine, je fais les finitions. L’organisation était assez dure à trouver au départ, car si on fait produit par produit, ça ne va pas, c’est trop lent.

En fonctionnant comme je le fais dorénavant cela évite de se disperser.

FTDF : Peux-tu nous expliquer comment se passe la relation avec tes clients ?

Renaud Blin : Généralement, les clients me contactent via mon blog. Ils choisissent la peau, la couleur, la peau de la doublure et les couleurs de tranche et les couleurs de fils.

À ce titre, je vais prochainement proposer des peausseries exotiques avec notamment de l’alligator et de l’autruche.

Le client n’est pas du tout limité à ce qu’il a vu sur le blog. Il est très rare que je vende le produit qui est déjà présenté. J’essaie vraiment de faire du sur-mesure.

Dans le blog, je n’ai pas trop voulu rentrer dans les détails donc j’envoie généralement au client une sorte de mini cahier des charges indiquant notamment les dimensions de l’objet.

Pour les bracelets de montre, par exemple, je demande toujours la circonférence du poignet et le modèle de la montre afin de déterminer l’épaisseur du bracelet en fonction du boitier.

Je réalise généralement les produits en une semaine et ils sont expédiés dans la foulée. Je suis ensuite tributaire des délais des transporteurs.

Je reste en contact avec le client jusqu’à ce qu’il reçoive son ou ses produits car j’apprécie toujours d’avoir un retour.

FTDF : Quelles peaux utilises-tu ?

Renaud Blin : Toutes les peaux sont françaises, généralement tannées en Italie et viennent d’un fournisseur français. J’utilise principalement du collet à tannage végétal ce qui permet d’éviter les allergies. Il n’y a aucun tannage au chrome. Généralement c’est du cuir mat gras qui est bien plus résistant qu’un cuir naturel sans tannage.

FTDF : Quelles sont les pièces les plus dures à réaliser ?

Renaud Blin : Pour le moment, ce sont les étuis d’appareil photo car la couture de la base de l’étui est assez délicate à faire, il faut coudre en biais.

FTDF : Nous savons que tu as fait de la patine de chaussure, comptes-tu proposer prochainement des patines à la carte ?

Renaud Blin : Effectivement, par le passé, j’ai fait pas mal de patines de chaussures et je suis en train de réfléchir  à faire des patines pour mes produits. Toutefois, c’est un procédé plus compliqué qu’on ne le croit à mettre en place car il est délicat de réaliser exactement la même patine, d’obtenir le même rendu. Suivant le cuir, une même patine peut avoir en fin de compte un aspect différent. De plus, entre une photo et la réalité, il y a parfois des différences. Il faut donc faire des « recettes » et les conserver. Donc, l’idée m’est venue de le faire mais pour le moment, je préfère rester sur du naturel. Je me contente de passer une cire antiquaire qui imperméabilise bien le produit et qui fait apparaître des nuances, mais qui n’entrave pas la patine du temps.

Je préfère proposer un produit neuf au début qui va se patiner au fil de l’usage.

FTDF : Quelles sont tes influences ?

Renaud Blin : Étant un grand passionné de photo, ce sont les vieux appareils photos qui m’ont influencé quand j’ai commencé à faire des étuis. Je me souviens encore des vieux appareils de mon père qui avaient de très beaux étuis. Or, avec les nouveaux appareils qui adoptent aussi un aspect rétro, je me suis dit que ça pouvait être intéressant de réaliser ce type de produit que je trouve beaucoup plus esthétique que les étuis en nylon qui accompagnent désormais la plupart des appareils.

Sinon, pour ce qui est des vêtements, j’ai toujours aimé les belles matières et les belles coupes. Je suis aussi passionné par les vêtements militaires. On peut retrouver cette influence dans certains des produits que je propose tels que la sangle d’appareil photo ou certains petits sacs que je réalise à partir de toile militaire.

FTDF : As-tu une période de prédilection concernant le style ?

Renaud Blin : Des années 30 aux années 60, on s’arrête en 1970 (rires).

FTDF : Quels sont tes prochains chantiers ?

Renaud Blin : J’ai récemment réalisé un sac à partir d’un sac à linge militaire, idéal pour aller à la plage, qui a deux anses en cuir rivetées à l’extérieur et à l’intérieur pour éviter que la toile ne se déchire.

Et j’ai aussi comme projet de réaliser un sac tout cuir entièrement à la main. J’ai déjà fait un prototype donc je devrais le réaliser au cours de l’été.

 

Nous remercions Renaud Blin pour sa disponibilité et sa gentillesse.

Vous pouvez contacter Renaud via son blog Monsieur Saint-Germain ou son tumblr.

Interview réalisée par Pierre-Antoine LEVY et Virgile MERCIER. Paris, juin 2012. Tous droits réservés.

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Interview exclusive de Michael Bastian

Aujourd’hui, For The Discerning Few a le plaisir de vous proposer une interview exclusive de Michael Bastian. Né en 1965 à Lyons dans l’État de New York, Michael Bastian a débuté dans le métier en tant qu’acheteur. Après être notamment passé par Ralph Lauren, il s’est révélé en tant que directeur artistique du prestigieux magasin Bergdorf Goodman situé sur la 5ème avenue à New York. Très fortement inspiré par la culture américaine et le mouvement Preppy  qu’il a connu en tant que spectateur au début des années quatre-vingt, il lance sa propre ligne, Michael Bastian, en 2006. Après plusieurs nominations pour le titre de meilleur designer masculin de l’année par le Council of Fashion Designers of America, il obtient enfin la récompense en 2011. En collaboration avec Gant depuis 2010 pour la ligne Gant By Michael Bastian et depuis peu pour Barneys, il s’impose aujourd’hui à quarante sept ans comme l’un des designers masculins les plus influents et les plus suivis.

Interview in english.

Credit: Raul Tovar

For The Discerning Few : Vous avez grandi à Rochester, dans l’état de New York, dans les années soixante-dix, quatre-vingt. Cela a-t-il un impact sur vos créations et votre vision de l’habillement masculin ?

Michael Bastian : Cela m’a effectivement marqué profondément. Je me tourne vers cette période et ces années à chaque fois que je crée une nouvelle collection. À l’époque les hommes avaient un style preppy plus masculin, plus brut. Ils portaient beaucoup de pantalons velours, des vestes matelassées sans manche et des bottines de worker. Ils portaient aussi des chemises en flanelle et des cravates en tricot ainsi que des blazers bleu marine bien sûr. À l’heure actuelle, je trouve encore que ce style est le plus pertinent pour les hommes.

FTDF : Quel était votre style lorsque vous aviez une vingtaine années ?

Michael Bastian : Je pense qu’il était assez semblable à celui que j’ai maintenant. Il n’y a pas eu une grande évolution. J’ai toujours apprécié de mélanger des pièces habillées avec des vêtements plus sport et plus décontractés. Mais je n’ai jamais cherché à ce que cet amalgame ait l’air très étudié.

FTDF : A quoi fait référence le terme « preppy » d’après vous ?

Michael Bastian : Je pense que « preppy » est un terme qui permet rapidement d’englober le style américain classique. En effet, ce dernier est un mélange de beaucoup de choses telles que l’héritage de Brooks Brothers, des inspirations provenant du sport et du vêtement militaire. Mais lorsque l’on dit que quelque chose est « preppy » ou que cela fait « preppy », je pense que cela tient avant tout de la manière dont la chose est portée : assez détendue et pas trop réfléchie.

FTDF : Le preppy a fait un retour en force depuis déjà quelques saisons, combien de temps pensez-vous que ce moment va encore durer ?

Michael Bastian : Je pense que le preppy reste toujours d’actualité, que ce style n’est jamais démodé. Parfois, il est mis en retrait au profit des marques et des logos comme ce fut le cas au début des années 2000, par exemple. Comme je le disais précédemment le style preppy est avant tout caractérisé par la manière dont les vêtements sont portés. Il est donc plus lié à la personne qu’aux vêtements en eux-mêmes. Les vêtements qui sont typiquement caractéristiques du style preppy sont d’ailleurs très simples, c’est donc la manière dont les gens se les approprient et leur style personnel qui font la différence.

FTDF : On a coutume de dire que chaque designer est marqué par une période, une époque. Est-ce votre cas ?

Michael Bastian : Je suis d’accord avec ce propos. Je pense qu’on est avant tout fasciné par la période au cours de laquelle on a commencé à s’intéresser aux vêtements, à la manière de s’habiller mais où on était trop jeune pour s’habiller et vivre à cette période. Dès lors, on a tendance à toujours y revenir et à essayer de la revivre en tant qu’adulte. On y est toujours attaché et attiré. Pour ma part, ma période de référence se situe entre la fin des années soixante dix et le début des années quatre vingt. Elle se situe entre l’ère Studio 54 et l’apparition du mouvement Grunge.

FTDF : Vous designez pour votre propre marque Michael Bastian NYC mais aussi pour Gant et pour Barneys, comment faites-vous pour arriver à tout séparer ?

Michael Bastian : C’est effectivement assez délicat et il est parfois difficile de leur faire avoir à chacune une identité propre car j’ai ma personnalité et mes goûts, mais pour chaque ligne j’essaie de penser à un homme.

Ainsi, pour ma propre ligne, Michael Bastian, elle est complètement à mon image donc je fais ce que j’ai envie de porter selon le moment.

Ligne "Michael Bastian"

Pour Gant by Michael Bastian, je pense à celui que j’étais ou celui que je voulais être lorsque j’avais une vingtaine d’années.

Gant by MB ( 2011)

Enfin, pour Barneys, c’est une ligne plus habillée qui est plus axé sur le tailoring mais qui vise le même type d’homme que ma propre ligne.

FTDF : Quelles sont les pièces preppy essentielles que chaque homme se doit d’avoir dans sa garde robe ?

Michael Bastian : Des pantalons cinq poches en velours, un pull en cashmere bleu marine à col rond, une chemise à col boutonné en oxford blanche à rayures bleues, une veste matelassée sans manche, un jean brut assez slim, un blazer bleu et une paire de mocassin en cordovan.

FTDF : Il semble que vous soyez souvent inspiré par des films. Quel est le film qui vous a le plus inspiré ?

Michael Bastian : C’est vrai que les films sont une énorme source d’inspiration pour moi. À chaque saison, je suis inspiré par quelque chose de nouveau. Mais si je ne devais en citer que deux, il s’agirait des Dents De La Mer et Des Gens Comme Les Autres qui ont grandement influencé mes créations.

FTDF : Vous êtes américain et vos créations ont une identité américaine très forte, toutefois vous arrive-t-il d’être influencé par des choses ou des personnes que vous voyez à l’étranger ?

Michael Bastian : En effet, cela m’arrive de plus en plus car dans le cadre de mon travail pour Gant je suis amené à aller à Stockholm de plus en plus fréquemment. On peut désormais ressortir un peu cet esprit scandinave dans mes deux collections. En effet, les Suédois ont vraiment un style à part entière qui ne ressemble en rien à ce que l’on aperçoit à New York, Milan ou en Paris. Tout est beaucoup plus propre, simple et épuré. Les Suédois ont aussi un grand sens du détail. Ils apprécient ce qui est fait à la main et les matières organiques.

FTDF : Vous ne semblez pas être très intéressé par la mode. Seriez-vous d’accord pour dire que vos créations relèvent plus de l’habillement que de la mode en tant que telle ?

Michael Bastian : J’adore cette question ! Vous avez raison. Il y a beaucoup de choses dans la vie qui m’intéressent beaucoup plus que la mode. En revanche, le développement d’un style personnel, d’une identité m’intéresse au plus au point, cela me fascine et cela n’a souvent rien à voir avec la mode.

FTDF : Quels sont vos essentiels pour l’été 2012 ?

Michael Bastian : Un nouveau maillot de bain, un pull fin en cashmere à col rond, quelques chemises à col boutonné en mélange coton et lin et un short militaire de ma collection de cet été.

Nous remercions Michael Bastian pour sa disponibilité et sa gentillesse. Nous remercions également Eugenia Gonzalez pour son aide précieuse.

Interview réalisée par Virgile MERCIER et Pierre-Antoine LEVY. Tous droits réservés.

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Interview de Dominique Lelys, designer de la Maison Arnys

Aujourd’hui, For The Discerning Few vous propose un entretien exclusif avec Dominique Lelys, designer de la Maison Arnys depuis 24 ans.

Interview in English.

Le propos de M.Lelys est évidemment personnel et n’engage pas la Maison Arnys.

For The Discerning Few : Pourriez-vous nous parler de votre parcours personnel ?

Dominique Lelys : C’est une longue et belle histoire. Après avoir passé mon bac, j’ai effectué une formation à l’Académie Charpentier et je suis rentré ensuite à l’Ecole Camondo dont je suis sorti diplômé en 1982 en tant que designer et architecte d’intérieur. On peut dire que je suis arrivé dans le monde du vêtement par hasard.

A l’époque mon idole était Philippe Noiret. Un jour, dans un journal qui s’appelait Officiel Hommes, j’ai vu une présentation de sa garde-robe et le nom Arnys revenait très souvent. J’ai donc découvert cette maison et j’ai commencé à me procurer quelques pièces magnifiques avec mes maigres économies. Suite à cela, M. Grimbert a remarqué que je dessinais et m’a demandé de dessiner des motifs textiles. Je ne l’avais jamais fait mais j’ai trouvé l’idée passionnante. J’ai commencé à travailler en free-lance pour Arnys en 1983.

Entre temps, j’ai fait un stage chez Hermès à la fin de mes études et j’avais travaillé pendant un an pour Ralph Lauren ; j’ai aussi réalisé plusieurs projets en mobilier et architecture intérieure. Je me suis donc fait une clientèle de plus en plus étendue dans le monde du vêtement. J’ai notamment réalisé des foulards pour l’Opéra de Paris et j’ai travaillé pour Daniel Crémieux toujours en free-lance. Ces quelques expériences m’ont permis de me faire une petite notoriété dans le dessin textile. Arnys m’a alors proposé de m’occuper de son bureau de création. Depuis lors, c’est-à-dire la fin des années 80, je travaille à temps plein pour Arnys.

FTDF : Comment définiriez-vous votre style personnel ?

D. Lelys : Complètement emprunt de fantaisie dans le classique et à mi-chemin entre le style français et le style anglais. Je m’habille d’une manière très traditionnelle. J’aime le vêtement pour le vêtement. C’est-à-dire que j’aime porter un vêtement adéquat à la fonction. Je vais peut être paraître difficile mais je trouve que cela n’a pas de sens de porter un vêtement de chasse quand on ne chasse pas ou de porter des bottes d’équitation quand on ne monte pas à cheval. De même, je ne porte plus que très rarement du tweed ou du velours côtelé en ville. De plus, en ville, je privilégie les chemises à poignets mousquetaires alors qu’à la campagne je porte des poignets simples.

FTDF : A ce propos, l’univers de la chasse est très présent chez Arnys.

D. Lelys : Oui, je m’y cramponne un peu mais c’est un univers en voie de disparition. On a encore une clientèle pour ça. Donc cela existe encore à travers quelques motifs mais les vêtements dits « de chasse » n’existe pour ainsi dire plus chez Arnys.

FTDF : Quel est le style véhiculé par Arnys ?

D. Lelys : Selon moi, Arnys propose un vêtement très "rive gauche" pour un homme qui sait s’affranchir de certains codes et qui a la culture pour le faire.

FTDF : Peut on dire qu’Arnys est le dernier bastion de l’élégance à la française ?

D. Lelys : Sincèrement je le pense. C’est un style que l’on ne retrouve nulle part ailleurs.

FTDF : Quels sont vos domaines de compétence chez Arnys ?

D. Lelys : Je m’occupe principalement de tout le dessin textile et de la soierie. Je travaille sur l’ensemble de la collection Arnys, même si j’ai des domaines de prédilections comme le sportswear. Il faut tout de même savoir que M. Grimbert se charge de 70% des modèles sportswear. Je m’occupe aussi de la maroquinerie.

FTDF : Cela fait 24 ans que vous travaillez chez Arnys. N’est-ce pas difficile d’évoluer, en termes de création, au sein d’une maison de tradition ?

D. Lelys : Non, c’est une nécessité. La vie est un mouvement. Pour marcher, vous faites un pas devant l’autre. Quand on est dans un milieu très traditionnel, on se sert de ses bases pour pouvoir avancer. Mais on ne peut pas pour autant s’extraire du monde. Donc même malgré soi, on se laisse influencer. Et la mouvance prend sa place naturellement. Je ne crois pas au « génie créatif » ; ce n’est pas en faisant n’importe quoi, à partir de rien, qu’on est génial. Au contraire, c’est en ayant une grande culture qui ne s’arrête pas à un domaine en particulier. Et c’est grâce à cette culture que l’on devient beaucoup plus perméable à tout ce qui se passe autour de soi.

FTDF : On note effectivement qu’Arnys a de plus en plus tendance à s’ouvrir, à communiquer, notamment par les défilés, et  à s’adresser à une clientèle plus jeune.

D. Lelys : Tout à fait et cela me semble nécessaire. Nous avions encore cette image d’une maison qui habille les messieurs âgés. Socialement c’était jadis logique car les personnes de 50 ans ou plus avaient le pouvoir d’achat nécessaire pour s’habiller chez Arnys. Mais désormais, la société a complètement évolué et on voit de plus en plus de jeunes hommes fortunés souhaitant acquérir des produits de qualité. Nous devons donc nous adapter à cette clientèle plus jeune, tout en conservant notre « label » de qualité.

FTDF : D’où tirez-vous vos inspirations ?

D. Lelys : Elles peuvent venir de très petites choses. Un jour, j’ai créé un motif de cravate en regardant par la fenêtre et en voyant un fer forgé de balcon. Il n’y a pas de règles. Encore une fois, c’est l’ouverture d’esprit qui conditionne la création. Je suis comme un capteur en permanence et tout peut être source d’inspiration.

FTDF : Quelles sont les pièces emblématiques que vous retiendriez chez Arnys ?

D. Lelys : Evidemment, la veste Forestière qui est extraordinaire et très pratique. Elle a été créée en 1947 pour un architecte français très célèbre. Je crois que c’est le vêtement dont découle tout le reste, avec cette volonté d’affranchissement et de souplesse.

FTDF : A choisir, quelle serait pour vous la période marquante en termes d’élégance ?

D. Lelys : Si vraiment je devais choisir, cela serait l’Angleterre des années 20 à 30. Toute l’ambiance des films de James Ivory comme Chambre avec vue ou Maurice.

FTDF : Quelles sont vos icônes de style ?

D. Lelys : Philippe Noiret était la référence. Désormais, je trouve que le Prince Charles s’habille avec une classe folle et que, contrairement à ce qu’on peut dire, il s’améliore avec le temps. Sinon, il y a l’acteur Leslie Howard, moins connu que d’autres mais que je trouve particulièrement élégant.

FTDF : Quelle est votre définition de l’élégance ?

D. Lelys : C’est un état d’esprit. Je suis à contre-courant par rapport à ce qui se fait maintenant. Il ne faut pas se montrer pour se montrer ; ou alors le faire avec un léger décalage, et toujours avec discrétion.

FTDF : Justement, lorsque l’on est un adepte de l’élégance classique, on ne peut plus être véritablement discret en 2012…

D. Lelys : Vous avez raison. Mais je ne vais pas non plus me travestir par rapport à ce que je suis. Donc je m’habille d’abord parce que cela me fait plaisir ; ensuite, parce que c’est une question de respect dû aux personnes que je fréquente.

La discrétion est plutôt dans le comportement. Après, la question d’assumer telle ou telle couleur, tel ou tel motif, c’est un autre débat.

Chez Arnys, il y a une inspiration des habits du 18ème siècle où l’on pouvait porter de la couleur sans honte. Aujourd’hui, tout le monde s’habille en gris ou en noir… Par ailleurs, beaucoup de gens pensent vivre à travers leurs vêtements. Or, je crois que c’est une erreur terrible. Il faut savoir très bien s’habiller pour finir par oublier le vêtement.

A propos de la discrétion, j’ai un exemple très précis : lorsque Karen Blixen est partie faire ses safaris en Afrique, elle savait qu’elle partait pour longtemps. Elle est allée chez Hermès pour se faire faire une trousse de voyage. Elle l’a fait pour elle, pas pour la montrer ostensiblement dans des pays où d’ailleurs personne n’avait idée de ce que ca pouvait représenter.

FTDF : Quelles sont les maisons ou les marques qui retiennent encore votre attention ?

D. Lelys : En maroquinerie, il y a Hermès, assurément. En termes de style je dirais Ralph Lauren. La maison Kiton fait également de belles choses ; ce n’est pas mon style mais je dois dire qu’ils réalisent un travail de grande qualité. J’apprécie aussi les souliers Berluti en tradition mesure.

FTDF : Nous savons que vous êtes un fin connaisseur du rasoir « coupe chou ». Pourriez-vous nous parler de l’art de se raser et plus généralement de s’entretenir ?

D. Lelys : Je passe une demi heure le matin dans la salle de bain, dans la mesure du possible ; de la brosse à dents, à la sortie de la douche en passant par le rasage. Une fois que je suis sorti de la salle de bains, je m’habille, je m’arrange devant un miroir et je ne me regarde plus de la journée. C’est une histoire qui appartient à la préparation.

Je me suis intéressé au coupe chou assez récemment. Mais après quelques coupures, on apprend très vite. C’est devenu une passion, qui me correspond puisque je suis très attaché aux usages et à ce qui est traditionnel. Et c’est grâce au coupe chou que je suis passé à l’Eau de Cologne. Je ne porte plus d’eau de toilette. L’Eau de Cologne, c’est très masculin, il n’y a pas de vaporisateur ; on  frotte, on garde quelques gouttes pour le mouchoir et c’est terminé.

Source: escalbibli.blogspot.com

Je change de sujet mais cela rejoint la même idée : je ne glace plus mes souliers. C’est devenu presque « à la mode ». Personnellement je ne le fais plus. Bien sûr, je l’ai fait longtemps lorsque j’étais jeune et heureusement ! Mais pour moi, le glaçage c’est la superficialité. On utilise une technique artificielle pour faire briller un cuir qui ne brille pas de lui-même. Désormais, je préfère ne plus les glacer et laisser faire la patine du temps ; bien sûr je les cire régulièrement et c’est au bout de quelques années que les chaussures vont se mettre à briller comme des miroirs.

Tout cela est très personnel et ne constitue pas un jugement supérieur de ma part.

FTDF : Quelles sont les règles auxquelles vous ne dérogez jamais ?

D. Lelys : Je ne porte jamais de chaussures marron avec un blazer ni avec un costume sombre. Après, il faut évoluer ; les règles du type « no brown in town » sont sans doute superflues désormais. Par contre, je ne mettrai jamais de veste en tweed ou dépareillée, ou encore mes Derby chasse si je suis convié à un diner en ville. Je l’ai déjà fait, mais je ne le fais plus désormais.

FTDF : Et, à l’inverse, y a-t-il des règles que vous ne respectez jamais ?

D. Lelys : Non, car je n’ai pas envie d’exister que par mes vêtements. La transgression est ailleurs.

Ah si… Aujourd’hui par exemple, ma transgression c’est que je suis en bleu marine et en vert et j’ai pourtant mis un mouchoir rouge (rire).

FTDF : Pourriez-vous expliquer pourquoi vous portez des souliers noirs avec un blazer ?

D. Lelys : C’est une question de morphologie. Lorsque je porte un blazer avec un pantalon de flanelle, je n’ai pas envie d’attirer l’attention sur mes souliers. Cela contribuerait à tasser ma silhouette.

FTDF : A ce propos, certains considèrent, contrairement à nous, que les bas revers ne vont qu’aux personnes de grandes tailles. Quel est votre avis sur le sujet ?

D. Lelys : Pour les bas revers, c’est une autre histoire. Cela dépend en fait de la largeur du pantalon. Je porte mes pantalons à 17 cm ou 18 cm dans le bas. Dès lors, ça ne rapetisse pas la silhouette. Tout est une question d’équilibre et d’harmonie.

FTDF : Quels sont vos goûts en matière de souliers ?

D. Lelys : Mes goûts sont là encore très classiques et très anglais. J’aime beaucoup les derby chasse et demi-chasse, les mocassins type « 180 » et les oxford (ou richelieu), que je porte exclusivement avec des costumes.

FTDF : Peut-on dire que vous êtes un gentleman « à la française » ?

D. Lelys : Je laisse aux autres le soin de juger. Ce n’est certainement pas à moi de me juger moi-même sur ce point.

Pour moi, un gentleman est avant tout quelqu’un de bien élevé, qui connait les codes. C’est un homme galant, qui a du respect pour les femmes. Il connait la valeur des choses et surtout des gens. On ne peut se revendiquer comme tel, surtout si l’on n’a pas le respect des personnes, aussi bien vêtu soit-on. Et la culture est aussi très importante même si on n’est pas obligé de connaitre tout Flaubert pour être quelqu’un de cultivé. L’important, c’est l’éducation. D’ailleurs, il y a des gentlemen dans les milieux populaires, j’en suis intimement convaincu.

FTDF : Quels conseils pourriez-vous donner aux jeunes hommes qui souhaitent s’habiller correctement et qui recherchent cette élégance intemporelle que vous incarnez, à l’instar de la Maison Arnys ?

D. Lelys : Je leur recommanderais d’abord de regarder des vieux films et de bien comprendre qu’il n’y a pas de décalage entre la silhouette de la personne, son vêtement et son âge. Porter un chapeau ou se balader avec une canne lorsque l’on est jeune, je trouve cela mal à propos. Je parle en connaissance de cause, je l’ai fait (rires) ! Plus l’âge avance, plus on peut se permettre de choses.

Le plus grand conseil que je pourrais donner aux gens, c’est de bien comprendre que ce qui fera leur personnalité, ce n’est surtout pas le vêtement. C’est ce qu’ils vont développer par ailleurs : leur charme, leur élégance, leur prévenance vis-à-vis des femmes, leur ouverture d’esprit. Si en plus on est bien habillé, c’est parfait. Mais, faire le chemin en sens inverse me semble compliqué.

Nous remercions Dominique Lelys pour sa disponibilité, sa gentillesse et son savoir.

Interview réalisée par Virgile MERCIER et Pierre-Antoine LEVY pour For The Discerning Few. Paris, mars 2012. Toute reproduction est strictement interdite sans l’accord des auteurs.

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