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Interview avec Seo Ilwon, fondateur de The Klaxon

Nous sommes fiers de vous présenter une interview exclusive avec Seo Illwon, fondateur de la marque coréenne de chaussures The Klaxon. Vous pouvez consulter notre premier article à propos de la marque en question.

English version.Seo Ilwon

FTDF: Pourriez-vous nous présenter votre parcours personnel ?

Seo Ilwon: J’ai commencé ma carrière en tant que merchandiser menswear en 2004. Mais j’ai toujours été intéressé par les chaussures et l’idée de créer ma propre marque est devenue de plus en plus évidente pour moi. C’est lorsque j’ai eu 30 ans que je me suis décidé à passer le pas.vestadbrown1

FTDF: Comment avez-vous mis au point le concept The Klaxon ? Comment le définiriez-vous ?

Seo Ilwon: Avec The Klaxon, nous avons créé les chaussures que nous voulions nous même porter. Il ne s’agit pas de plaire à tout le monde: il n’y a aucun modèle que nous n’aimons pas au sein de nos collections. L’aspect "pratique" de nos produits entre en ligne de compte.vestadbeige3

Par exemple, nous préférons utiliser des semelles en gomme sur la plupart de nos modèles plutôt que les traditionnelles semelles en cuir, par soucis de confort. Le design de nos chaussures est également important mais nous ne faisons pas de compromis quant au choix des matériaux que nous utilisons. Fabriquer un produit de qualité est fondamental pour nous.7_4

FTDF: Où puisez-vous l’inspiration lorsque vous créez un nouveau modèle (on pense notamment à votre Falconry Mouton Boots) ? Vous appuyez-vous sur des archives ?

Seo Ilwon: Nous sommes sans cesse en train de développer de nouvelles idées, et ce chaque saison. Quand nous avons commencé à développer la Mouton Boot, nous avions simplement pour but de créer une bonne chaussure d’hiver pour nous protéger de la neige et du froid que nous connaissons en Corée à cette saison.falconry the klaxon 1

Après avoir jeté quelques idées sur le papier, nous nous sommes souvenus d’un ancien modèle de bottes que nos pères portaient lors de leurs parties de chasse hivernale. C’est essentiellement de là que proviennent les Mouton Boots.FALCONRY-SUEDE

falconry ver 02Clairement, la plupart de nos chaussures s’inspirent de notre lifestyle.

FTDF: Vous inspirez-vous d’autres marques de chaussures ?

Seo Ilwon: Aucune en particulier. Nous essayons de nous concentrer sur le produit et de proposer quelque chose de différent.pallasbootsgcxldarkbrown3

Nous voulons autant que possible que nos chaussures ne ressemblent pas à ce qui a déjà été fait. Si nous sentons qu’un modèle est trop similaire, nous l’abandonnons tout simplement.7_6

FTDF: Quels matériaux utilisez-vous ?

Seo Ilwon: Nous utilisons des semelles Dainite et Vibram. S’agissant des peausseries, nos cuirs proviennent de chez Horween (fournisseur ancestral d’Alden, ndlr) et Charles Stead.horween

Pour la prochaine saison, nous prévoyons d’utiliser des blocs talons en gomme de chez Cat’s Paw.Cat's Paw

FTDF: D’où provient cette affection particulière pour la semelle VIBRAM MONTA G.BLOCK ECO STEP ?

Seo Ilwon: C’est un modèle classique de semelle mais nous aimons particulièrement sa couleur et son "motif". Nous ne sommes pas non plus insensibles au fait qu’elle soit réalisée en gomme recyclée.vibram

FTDF: Quel est l’homme, le client "The Klaxon" ?

Seo Ilwon: A lazy awesome guy!Seo Ilwon 2

FTDF: Le mode masculine coréenne connait un essor impressionnant. Pouvez-vous nous en dire plus à ce sujet ?

Seo Ilwon: Les Coréens ont un goût prononcé pour la mode et la mode masculine évolue particulièrement rapidement, notamment grâce à Internet. Mais le marché n’est pas encore mature. Les hommes commencent tout juste à s’intéresser à leur style personnel plutôt que de suivre aveuglement les dernières tendances. A titre personnel, je crois que la Corée du Sud sera bientôt l’un des marchés les plus attractifs au monde concernant la mode.7_1

FTDF: Nous savons que vous visez à exporter The Klaxon  à l’étranger. Dans quels pays peut-on désormais trouver la marque ?

Seo Ilwon: The Klaxon possède plusieurs retailers en Angleterre, en Espagne, en Chine, à Hong-Kong et bien sûr en Corée.7_3

FTDF: Où voyez-vous The Klaxon dans 5 ans ?

Seo Ilwon: Dans 5 ans, j’espère que nous continuerons à fabriquer des produits dont nous sommes fiers et que nos chaussures seront disponibles dans un grand nombre de pays.the klaxon team

Nous remercions la marque The Klaxon et particulièrement Seo Ilwon, pour s’être prêté au jeu de l’interview. Paris, 2014.

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Interview de Yasuto Kamoshita, directeur artistique d’United Arrows

For The Discerning Few a le plaisir de présenter une interview de Yasuto Kamoshita, directeur artistique d’United Arrows et designer de Camoshita United Arrows.

English version

For The Discerning Few : Pourriez-vous nous présenter votre parcours personnel ?

Yasuto Kamoshita : Je viens de Tokyo. Je suis diplômé de l’université des Beaux-Arts de Tama. J’ai travaillé pour Beams dans la vente dans un premier temps, puis je me suis occupé des achats et de la planification. J’ai ensuite participé à la création d’United Arrows en 1989 pour qui j’ai tout d’abord été responsable des achats pour l’homme et des visuels. Je suis aujourd’hui directeur artistique de la société.

FTDF : Quand avez-vous commencé à prêter attention à la manière dont vous vous habilliez ?

Yasuto Kamoshita : J’ai vraiment commencé à y prêter attention quand j’étais au lycée car c’est à cette période que j’ai développé un intérêt pour la mode. Cela s’est confirmé à l’université car alors même j’étudiais l’architecture d’intérieur, je me suis finalement tourné vers la mode et l’habillement.

FTDF : Pourriez-vous décrire votre style personnel ?

Yasuto Kamoshita : Je suis né en 1958 donc, de fait, j’ai été très imprégné par la culture américaine et notamment tout ce qui tournait autour du style Ivy League qui était très populaire durant ma jeunesse. Je dirais donc que mon style est avant tout d’inspiration américaine. Sinon, mon style est assez « classique ». J’aime bien être assez « habillé » mais sans que cela se traduise par une apparence rigide ou autoritaire. Il faut être sérieux, mais pas trop.

FTDF : Quand est-ce que votre marque Camoshita United Arrows a-t-elle été créée ? Quelle était votre ambition au moment de son lancement ?

Yasuto Kamoshita : Camoshita United Arrows a été lancée en 2007. L’ambition était tout simplement de créer une marque incarnant une certaine vision du style japonais.

FTDF : Pourriez-vous justement nous parler de la dernière collection que vous avez présentée au dernier Pitti Uomo ?

Yasuto Kamoshita : Cette collection qui est celle de l’hiver prochain est assez habillée et formelle. Elle tend à représenter ce que j’appellerais le « dandysme japonais » en présentant le savoir-faire japonais en matière de costumes et de vestes qui sont à l’origine des vêtements occidentaux. En effet, les Américains et les Européens ont de fait une grande culture et un énorme savoir-faire concernant le vestiaire masculin. Mais je pense qu’il existe aussi une interprétation et un savoir-faire japonais  en la matière que les gens auront, je l’espère, la possibilité de découvrir au travers de cette collection.

FTDF : Le Japon est désormais le marché numéro 1 pour tout ce qui touche à l’habillement masculin avec des consommateurs très sensibles et très pointus. Est-ce un état de fait que vous êtes en mesure d’expliquer ?

Yasuto Kamoshita : Je n’ai pas vraiment d’explication précise à donner. Je dirais tout simplement qu’il est dans la culture japonaise d’apprendre les choses assez vite. Nous sommes d’une manière générale assez minutieux. Une fois que nous avons assimilé les bases, nous aimons bien essayer d’améliorer et de développer les choses.

Concernant l’habillement masculin, il y a beaucoup de Japonais qui sont passionnés par le style américain et la culture tailleur européenne ; et qui ont beaucoup appris en s’en inspirant. Enfin, c’est vrai qu’il y a au Japon une culture du détail qui aide forcément à être précis aussi bien pour acheter que pour créer.

FTDF : Vous êtes spécialiste de la culture américaine et notamment de la période Ivy League. Pourriez-vous expliquer à nos lecteurs la différence entre les styles Ivy et Preppy ?

Yasuto Kamoshita : Il y a tout d’abord une différence d’époque. Le style Ivy League s’est développé dans les années 1960 avant la guerre du Vietnam alors que le mouvement Preppy n’est apparu qu’à la fin de la guerre.

En fait, le style Ivy était avant tout basé sur la provenance des produits et il reposait donc sur des marques américaines telles que J. Press, Gant ou Brooks Brothers. Mais avec le développement du mouvement Hippy, le style Ivy s’est trouvé mélangé à des marques européennes. C’est cet amalgame qui a fait émerger le style Preppy au début des années 1980.

Pour ce qui est des différences pures, le style Ivy est beaucoup plus codifié ; il fallait s’habiller selon une heure, un lieu, une occasion. De plus les couleurs dominantes étaient assez sobres : bleu marine, gris, marron. Le style Preppy est beaucoup plus débridé et beaucoup plus coloré.

FTDF : Que pensez-vous de la manière dont s’habillent les hommes français aujourd’hui ?

Yasuto Kamoshita : Aujourd’hui, ce que j’en pense ? Rien. Même si je ne l’ai pas vu de mes propres yeux, je pense que les années 1960 étaient la période à laquelle les hommes français s’habillaient le mieux. On peut s’en apercevoir en regardant des films tels que Le Samouraï avec Alain Delon.

FTDF: Avez-vous des icônes de style ?

Yasuto Kamoshita : Je vais sans doute citer les mêmes que beaucoup d’autres : Fred Astaire, Steve McQueen, Jean-Paul Belmondo ou encore Serge Gainsbourg.

Je pense qu’il est bon de tirer ses inspirations de différentes périodes et de différents horizons. Il faut prendre ce qu’on apprécie chez les autres et essayer de l’adapter à sa personne. C’est ainsi qu’on crée son style. Il ne faut pas s’inspirer d’une seule personne et essayer de la répliquer, on ne deviendra jamais élégant en procédant ainsi. Il faut au contraire s’ouvrir et puiser dans plusieurs sources.

FTDF : Quels sont les endroits et les magasins que vous aimez visiter lorsque vous êtes à Paris ?

Yasuto Kamoshita : J’aime aussi bien aller aux Puces qu’aller chez Hermès, Charvet et Arnys. J’aime aussi visiter les musées et me promener rue de Seine.

FTDF : Quel conseil donneriez-vous à un jeune homme essayant créer son propre style ?

Yasuto Kamoshita : Ne te contente pas de la mode et de l’habillement. Sois curieux. Prend le temps d’apprécier les belles choses de la vie. Instruis-toi.

For The Discerning Few remercie Yasuto Kamoshita pour sa disponibilité, son savoir et sa gentillesse.

Remerciements également à Béatrice Kim.

Interview réalisée par PAL et VM pour le compte de For The Discerning Few avec l’aide précieuse de Yumiko Kaneko. Paris, janvier 2012. Tous droits réservés.

Source photos: For The Discerning Few; Yasuto Kamoshita; The Sartorialist; Street FSN.

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Interview exclusive de Michael Alden

For The Discerning Few a le plaisir et l’honneur de vous présenter une interview exclusive de Michael Alden : acteur, entrepreneur, créateur du London Lounge et de Dress With Style, connaisseur avisé du monde du sur-mesure et de la culture tailleur, polyglotte, et last but not least un vrai gentleman. An English version here.

For The Discerning Few : A quand remonte votre passion pour les vêtements ?

Michael Alden : Je n’ai jamais eu de passion pour les vêtements. Je suis passionné par les hommes, les hommes qui sont capables d’avoir une présence élégante, dans la vie ou sur scène. Même les gens les plus simples. L’élégance n’est pas dans les vêtements, elle est dans l’homme qui les porte et dans sa façon de les porter. L’important c’est l’allure de l’homme.

J’ai grandi à Beverly Hills. Nous regardions des films des années trente, quarante. À cette époque, il y avait de vrais personnages : Cary Grant, Fred Astaire. C’était ma jeunesse.

À l’époque les grandes stars sortaient le soir, on les voyait. Ce n’était pas comme aujourd’hui. Nous étions émerveillés par leur présence, leur capacité à faire taire deux cents personnes. À ce titre, je me souviens avoir été avec mon grand-père dans un restaurant huppé d’Hollywood. À un moment, il y a eu un grand silence. J’ai donc demandé à mon grand-père ce qu’il se passait et il m’a répondu en chuchotant: « Orson Welles vient d’entrer dans la salle. Orson Welles ! ». Tout le monde était bouche bée. Les personnages comme ça nous manquent.

FTDF : Comment peut-on développer cette présence élégante dont vous parlez ?

Michael Alden : Je pense que chacun de nous à la capacité de la développer. Mais elle est cachée au plus profond de nous-mêmes et il faut arriver à la libérer. À ce titre, je pense que le premier pas pour les jeunes consiste à trouver son style. Il faut se poser des questions : Quel est mon style ? Qui je suis ? Où je vais ?

Cette recherche de soi-même qui est à mon sens fondamentale est le thème principal de mes vidéos sur Dress With Style. C’est vraiment crucial car on voit des gens qui dépensent énormément d’argent pour s’habiller dans les meilleures maisons, en sur-mesure ; mais à la fin, ils n’ont pas cette puissance, ce pouvoir magnétique dont parle Balzac, qui leur permettrait d’attirer les gens.


Je crois que physiquement nous sommes conçus et construits pour être attirants. Nous sommes des hommes. L’espèce ne peut se perpétuer que si nous sommes capables de développer ce pouvoir.

FTDF : Faut-il développer ce pouvoir par les vêtements ?

Michael Alden : Les vêtements sont un encadrement. La première chose est de trouver son propre style et ensuite le choix des vêtements vient naturellement. Dès lors que l’on est à l’aise, tout est plus spontané.

Ce pouvoir magnétique nous donne la possibilité de choisir facilement les choses. Il n’y a plus lieu d’être complexé et de suivre la mode tous les six mois pour se retrouver avec une garde-robe incohérente, coûtant une fortune et qui ne vous correspond pas.

FTDF : Quand avez-vous commencé à vous intéresser à la Grande Mesure ?

Michael Alden : Mon grand-père et mon oncle étaient tous les deux des dandies et des clients de Savile Row. Ils m’ont fait découvrir un peu cet univers lorsque j’étais jeune.

Mais malgré leurs conseils, je m’en suis écarté et je suis parti à l’aventure comme beaucoup de jeunes. J’ai fait énormément d’erreurs en recherchant mon propre style, ma propre vision.

FTDF : Avez-vous aussi fait des erreurs dans le choix des maisons ?

Michael Alden : Tout à fait, aussi bien en prêt-à-porter qu’avec des tailleurs. Mais c’est en faisant des erreurs que l’on apprend.

Le problème aujourd’hui, c’est que les choses coûtent bien plus cher que jadis. Dès lors, un jeune homme ne peut pas trop se permettre de faire d’erreurs.

Je conseillerais donc aux jeunes hommes d’aller lentement, de prendre leur temps pour bien trouver leur style et comprendre ce qui leur correspond.

Le sur-mesure en Italie et en Angleterre reste abordable : entre 2 000 et 3 000 euros, on peut avoir quelque chose de très convenable. Mais certaines maisons sont dans les 5 000/6 000 euros. D’ailleurs à Paris, c’est terminé. Même si Cifonelli et Camps De Luca proposent des prestations d’un très grand niveau, du fait de la rareté de ce qu’ils font, les tarifs proposés sont dissuasifs.

FTDF : Pensez-vous, contrairement à nous, qu’il y ait un regain d’intérêt pour l’élégance classique ?

Michael Alden : Je ne pense pas qu’il y ait un renouveau d’intérêt pour le vêtement classique, mais il y a un regain d’intérêt pour le « Sur-Mesure ». Si Savile Row est à plus 30% de chiffre d’affaires depuis deux ans alors que l’on traverse une crise économique, c’est sans doute parce que les gens ont compris que certains métiers allaient disparaître.

Mais l’intérêt pour le vêtement classique est « terminé ». Il n’y a pas de retour.

FTDF : Pensez-vous qu’il y ait un regain d’intérêt pour le travail de ces artisans ou que ceci est dû à certaines stratégies de communication employées par des Mega Brands qui ont joué avec les termes  Sur-Mesure et Bespoke en mettant des paires de ciseaux et des mètres à couture partout alors même qu’à l’image d’Hugo Boss, ils se moquent complètement de la culture tailleur ?

Michael Alden : Tout à fait. C’est de la communication et d’ailleurs les maisons historiques du Row se sont plaintes de ces stratégies marketing.

FTDF : Beaucoup de gens considèrent que le Row est « mort ». Quel est votre avis sur la question ?

Michael Alden : Je serais beaucoup plus nuancé. Il y a sur le Row des maisons qui tournent bien, le problème c’est qu’on ne sait pas combien de temps cela va durer. Ils ont des difficultés à trouver des artisans pour continuer à travailler.

FTDF : C’est pour ça que certaines maisons historiques veulent devenir des brands en s’inspirant de ce qui a été fait par Richard James et Ozwald Boateng, par exemple ?

Michael Alden : Tout à fait. C’est le futur du Row.

FTDF : Quelles sont les maisons qui restent les plus sérieuses sur le Row ?

Michael Alden : Il y en a une poignée : Huntsman, Anderson & Sheppard, Henry Poole, Richard Anderson et quelques maisons périphériques qui sont encore authentiques.

FTDF : Vous habitez en Italie, pourriez-vous nous parler de la culture tailleur italienne ?

Michael Alden : Je suis très attaché à la culture tailleur italienne. J’ai travaillé avec des tailleurs à Naples, à Rome, à Florence et en Sicile. Je suis fasciné par leur façon de faire et leur créativité. Chaque ville a sa tendance et ses spécificités, c’est vraiment impressionnant.

J’ai récemment rendu visite à un tailleur napolitain de 80 ans, à la retraite, qui continue à faire des choses magnifiques. Le problème, c’est que son savoir va disparaître car après lui il n’y a personne pour reprendre le flambeau.

FTDF : Préférez-vous le style anglais ou le style italien ?

Michael Alden : Tout dépend de la façon dont la personne porte les habits. L’élégance dépend de l’homme, on ne peut pas l’acheter, ce n’est pas dans les vêtements. Elle est dans la manière dont l’homme arrive à se développer lui-même.

J’aime beaucoup les tailleurs de Sicile et de Naples, mais mon style est plutôt anglais. J’aime la sobriété, la simplicité de la coupe anglaise car si les Italiens ont tendance à être meilleurs pour les finitions, les Anglais sont généralement plus efficaces lorsqu’il s’agit d’ajuster le vêtement au corps.

En outre, le style italien est parfois un peu extravagant à l’image de ce que fait Kiton aujourd’hui qui crée des vêtements un peu loud avec de gros revers et un boutonnage très bas. Cela me plaît un peu moins.

J’apprécie plus l’ancien style napolitain qui s’inspire de la Drape Cut de Frederick Scholte dont je trouve la ligne épurée très élégante.

FTDF : Vous insistez sur le fait que cette culture tailleur est en train de disparaître aussi bien en Italie qu’en Angleterre. Pensez-vous qu’Internet, notamment par l’intermédiaire de blogs comme le vôtre, puisse aider à préserver un peu cette culture en aidant des gens plus jeunes à s’y intéresser ?

Michael Alden : Tout à fait. Internet permet d’aider et parfois même d’instruire. C’est très important car il y a énormément de pièges aujourd’hui qu’il n’y avait pas dans le passé. Maintenant, on joue avec les termes et on présente comme du « sur-mesure » des offres où il revient au client de prendre ses propres mesures. Pour les non initiés un peu crédules, c’est le brouillard complet. Mais le vrai problème est que tout cela porte préjudice aux vrais artisans. C’est pourquoi avec Internet, il faut les mettre en avant.

FTDF : Un petit peu à l’image de ce que vous avez fait pour Ambrosi ? On sait que vous avez joué un rôle dans leur développement. Pourriez-vous nous en parler ?

Michael Alden : Il y a une dizaine d’années, je flânais dans les rues de Naples dans le quartier des tailleurs. À l’époque, on pouvait les voir travailler avec les fenêtres ouvertes. Je n’ai donc pas hésité à frapper aux portes et à discuter avec eux. Comme je n’appréciais pas trop les pantalons napolitains, j’ai indiqué à certains tailleurs que je souhaitais travailler avec un artisan afin de réaliser des modèles qui m’iraient mieux. On m’a donné quelques adresses et c’est ainsi que j’ai rencontré la famille Ambrosi, qui à l’époque n’officiait que pour d’autres marques telles que Rubinacci.

Antonio et Salvatore Ambrosi

J’ai donc commencé à travailler avec eux, en leur faisant réaliser plusieurs pantalons. Je me suis trouvé bien et j’ai pensé que d’autres hommes seraient intéressés par leurs talents.

Désormais, ils se développent bien. Salvatore Ambrosi effectue pas mal de voyages pour rencontrer des clients. The Rake leur a consacré un article et j’ai réalisé une petite vidéo sur eux sur mon blog. Tout ça fait que les gens s’intéressent avec attention à ce qu’ils proposent.

Pour 450 euros, ils proposent un excellent produit avec des finitions impeccables, à condition bien entendu que l’on apprécie la coupe.

FTDF : Vous avez travaillé et vous continuez de travailler avec de nombreux artisans. À quelles difficultés vous êtes vous heurté ?

Michael Alden : Il y aurait un livre à écrire concernant l’aspect psychologique du travail avec des artisans. En effet, certains, pourtant très doués, sont bornés et refusent toute évolution. Ils ne souhaitent pas aller au-delà de leurs compétences de base.

Il est donc nécessaire de choisir l’artisan en fonction de son style. Toutefois, il existe des exceptions. Je travaille avec un tailleur en Sicile qui a appris auprès d’un grand maître romain. Aujourd’hui, avec l’influence que j’ai apportée, on fait des costumes qui sont beaucoup plus anglais d’esprit car il a tout de suite compris mes attentes. Il est curieux et ouvert, même s’il a 70 ans. Il adore ça. C’est vraiment un privilège de travailler avec des tailleurs qui sont aussi passionnés que nous.

FTDF : Pourriez-vous nous décrire votre style personnel ?

Michael Alden : Mon style est très éclectique, avec de nombreuses influences différentes. J’aime les matières nobles et les beaux tissus. Le tweed, la flanelle et le lin sont mes trois matières préférées. Je n’aime pas trop la gabardine de laine qui fait trop business suit à mon goût.

Le problème c’est que les beaux tissus sont difficiles à trouver aujourd’hui. En effet, avec la disparition des tailleurs, les drapiers privilégient les tissus qui sont travaillés à la machine dans les usines et proposent de moins en moins ce type de tissu qui est fait pour être travaillé à la main.

FTDF : À ce titre justement, pourriez-vous nous parler de la situation des mills en Écosse et en Angleterre ?

Michael Alden : Avec le déclin des tailleurs, leur situation devenait inquiétante et précaire. Mais avec le petit regain récent pour le sur-mesure, ils ont repris du poil de la bête et il y a un renouveau d’intérêt pour ces tissus.

FTDF : La plupart des gens pensent que les tailleurs ne font que des costumes. Or, on sait que vous êtes un amateur de manteaux bespoke. Pourriez-vous nous en parler ?

Michael Alden : C’est juste. Les tailleurs ne sont pas uniquement là pour réaliser des costumes trois pièces. Je suis fasciné par les manteaux et je fais actuellement réaliser un Caban, par mon tailleur en Sicile. J’ai fait faire une veste en cuir récemment. Je suis actuellement en train de faire au Japon un modèle de jeans qui convienne aux hommes assez grands et qu’on puisse porter à la taille naturelle.

Il ne faut donc pas hésiter à recourir aux tailleurs pour faire réaliser des vêtements moins « traditionnels ».

FTDF : Nous avons l’impression que les Japonais sont aujourd’hui les plus pointus dans l’habillement, même lorsqu’il s’agit de vêtements classiques. Partagez-vous ce ressenti ?

Michael Alden : Vous avez raison. Le Japon est aujourd’hui le marché numéro 1. Je dis souvent aux artisans que je fréquente que leurs talents seraient bien mieux appréciés au Japon que dans leur propre pays.

Source: The Sartorialist

Les Japonais que l’on voit au Pitti Uomo et dans les différents salons de professionnels sont très élégants. Ils aiment le tissu et sont très connaisseurs.

D’ailleurs, un de mes meilleurs amis est Yukio Akamine qui est un dandy d’une rare élégance. Il a un site et un blog qui inspirent beaucoup de jeunes gens.

Yukio Akamine (Source: The Sartorialist)

FTDF : D’après vous, combien de personnes dans le monde s’intéressent à la culture tailleur ?

Michael Alden : Cet univers a toujours été très restreint. C’est une micro niche. J’évalue à 20 000 personnes dans le monde, le nombre de gens s’intéressant à la culture tailleur. D’ailleurs, ce qui est amusant c’est qu’avec Internet, nous nous connaissons presque tous.

FTDF : Pensez-vous qu’il soit possible d’alterner entre un style assez classique et un style plus décontracté tout en maintenant un niveau d’élégance ?

Michael Alden : Tout à fait. L’élégance ne se trouve pas que dans le vêtement classique. Il y a d’autres styles qui permettent de l’exprimer. Moi qui suis très classique, je me suis posé comme challenge de m’habiller un peu plus street avec un jean et une veste en cuir. Je suis à l’aise et mes amis, notamment Pierre-Paul, me disent que c’est assez réussi.

Il ne faut pas avoir peur de faire bouger les lignes. En faisant ça, ce que je veux montrer, c’est que quel soit son style, l’important est de bien faire les choses.

À titre d’exemple, dans les années cinquante, il y avait des personnages comme Paul Newman et Marlon Brando qui portaient des jeans et des vestes en cuir, ce qui ne les empêchait pas d’avoir une allure incroyable.

FTDF : Quelle importance accordez-vous aux règles et aux codes qui encadrent le vêtement classique ?

Michael Alden : Je pense que les proportions sont très importantes. En revanche, pour ce qui est des règles, c’est à double tranchant car cela bloque énormément de gens. Cela bloque la créativité et cela semble difficile pour les débutants.

C’est bien de connaître les règles de base mais il faut rapidement se faire un œil et avoir son avis personnel, parce que c’est l’instinct qui est primordial lorsque l’on veut avoir son propre style.

FTDF : Quels conseils donneriez-vous à des jeunes souhaitant se constituer une garde-robe valable composée de quelques costumes ?

Michael Alden : Je leur conseillerais de se faire couper cinq costumes, dans de bons tissus, chez un tailleur. Pas à Paris, car c’est inabordable, mais en Angleterre ou en Italie. Ils pourront les garder pendant longtemps et n’auront plus besoin d’acheter autre chose.

Et s’ils souhaitent ensuite s’amuser, ils pourront le faire en sachant qu’ils ont « en réserve » les costumes qui sont nécessaires à leur carrière professionnelle.

Sur le long terme, cela leur reviendra beaucoup moins cher que d’aller changer tous les deux ans des vêtements qui ne tiennent pas.

FTDF : Nous sommes d’accord avec vous. Mais c’est un état d’esprit à adopter. Tout le monde n’a pas cette maturité. Il faut se connaître soi-même pour éviter de subir des styles imposés par des designers…

Michael Alden : Exactement. C’est pour ça que l’idée de mon site était d’aider les jeunes à ne pas reproduire les erreurs que nous avions commises.

FTDF : La plupart des hommes qui portent un costume à Paris font vraiment peine à voir, notamment au niveau de la coupe et des proportions. Ils subissent ce vêtement. Comment l’expliquez-vous ?

Michael Alden : Je suis d’accord et c’est d’ailleurs assez triste car dans le temps Paris avec Rome, Naples et Londres était une des capitales de la mode masculine.

D’ailleurs, moi qui aime la France, j’ai toujours en mémoire des icônes telles que Noiret, Belmondo ou Gabin qui étaient des monstres de style, des hommes avec une allure incroyable !

J’ai eu la chance de voir souvent Philippe Noiret. Il avait une subtilité et une puissance rare. J’ai beaucoup appris de lui. Il est l’un des plus « forts » que j’ai rencontrés.

FTDF : Malheureusement, personne n’a pris sa suite. On a l’impression qu’entre deux générations, il y a eu une coupure de courant. Faites-vous le même constat ?

Michael Alden : C’est juste. Les hommes de ma génération ont appris de leurs pères et de leurs grands-pères car c’était transmis de génération en génération, au moins les premiers instincts, les premières idées.

Depuis 1968 et les hippies, il y a un gouffre qui s’est creusé et qui est maintenant de deux générations. C’est pourquoi des sites comme le vôtre et le mien permettent aux jeunes de redécouvrir le vêtement classique et l’élégance. Cela permet de donner des réponses aux interrogations que la mode n’offre pas.

Les jeunes doivent aller lentement avant de jouer et d’expérimenter avec le vêtement classique.

FTDF : Pensez-vous qu’il y a, en France, un climat de société qui empêche les gens d’exprimer leur propre style ?

Michael Alden : C’est vrai qu’être tiré à quatre épingles n’est pas très bien perçu. Mais la vie est trop courte pour penser ça. Moi, je m’habille tous les matins pour « exploser », pour me mettre en scène, pour faire du théâtre et j’adore ça.

On est là pour séduire. On est fait pour ça et si on ne le fait pas tous les jours, on perd du temps. On ne sait jamais qui on va rencontrer dans cette vie, donc il faut toujours être prêt pour l’aventure.

Si on ne pense pas comme ça, avec cet enthousiasme, autant aller directement finir ses jours en maison de retraite ou dégager la place pour ceux qui veulent vivre !

FTDF : En France, on a l’impression que l’on a tendance à s’habiller plus pour les autres et leur approbation que pour soi-même. Il y a beaucoup de gens qui font de gros efforts de style mais qui ne sont pas eux-mêmes, qui sont d’autres gens. Ils semblent n’avoir aucune personnalité…

Michael Alden : Oui. Il y a des codes de société qui sont très stricts.

FTDF : Les codes sont-ils très stricts ou est-ce que ce sont les gens qui pensent que les codes sont très stricts ? Les gens ne s’inventent-ils pas des problèmes ?

Michael Alden : C’est vrai qu’il y a  une « autocomplication » des gens. C’est pour ça que je dis que chacun a en soi cette puissance dont je parle. Mais les gens ne la laissent pas sortir parce qu’ils se compliquent la vie. Ils se créent leurs propres problèmes et sont dans leur propre prison.

Mais il faut bien dire que nous avons toujours été une minorité que ce soit dans les années soixante ou aujourd’hui. Dans le temps, les gens s’habillaient mal aussi.

FTDF : Certes, mais jadis, il y avait des gens dans les magasins qui étaient capables de fournir un vrai conseil. Alors que maintenant, cela semble avoir complètement disparu…

Michael Alden : Tout à fait. Aujourd’hui, les vendeurs vendent pendant un temps des machines à laver et le mois d’après, ils vendent des costumes.

Il est vrai aussi que les grandes maisons ont quasiment disparu et que pour celles qui demeurent, le niveau de service a considérablement baissé.

FTDF : Quel jugement portez-vous sur la mode ?

Michael Alden : La mode sert ceux qui ne sont pas capables d’avoir leur propre style. Ils adoptent ce qui se fait. Les gens qui n’ont aucun magnétisme portent des marques pour exister. Ils doivent porter des choses loud et vulgaires, sinon personne ne les voit.

Un homme qui dégage de la puissance n’a pas besoin de ça pour exister. Il va s’habiller sobrement, avec subtilité et ça suffira.

FTDF : Nous avons beaucoup parlé de vêtements. Pourriez-vous nous parler de souliers ? Êtes-vous un adepte de la mesure ?

Michael Alden : J’ai fait faire quelques souliers sur mesure, mais je me trouve très bien avec le prêt-à-porter ancien de chez Edward Green. Je suis donc bien équipé. J’ai des chaussures que j’ai acheté en 1985 qui sont plus belles aujourd’hui qu’elles ne l’étaient au moment de l’achat.

Pour en revenir au sur-mesure, je n’en ai pas l’utilité pour les souliers alors même qu’un tailleur m’est indispensable pour les vêtements.

Toutefois, je vais souvent chez Cleverley car j’adore regarder ce qu’ils font et il y a des bottiers français qui ont beaucoup de talent.

Je considère que les chaussures doivent être les plus sobres possibles. Je ne suis pas partisan de la fantaisie. Les gens ne doivent pas regarder vos pieds. Une femme doit vous regarder dans les yeux ! On capte l’attention des gens avec les yeux. Jean Gabin disait : « C’est dans les yeux ! Dans les yeux ! Il faut regarder les mecs dans les yeux ! ». C’est là qu’est la communication. C’est fondamental.

FTDF : Quelles sont vos bonnes adresses ?

Michael Alden : Sincèrement, j’ai le privilège de travailler avec quelques vieux tailleurs à la retraite qui officient encore pour quelques hommes chanceux. Par respect, je préfère ne pas révéler leur identité.

Je connais toutes les maisons et leurs styles, mais je n’y vais plus. Je pense que chacun doit identifier les styles des maisons et trouver celui qui s’accorde le mieux avec le sien.

À Paris, pour le sur-mesure, il ne reste rien pour moi. Je ne sais pas ce qu’il en est pour la demi-mesure. Il faut aller à Londres et en Italie pour découvrir les choses. C’est une aventure.

FTDF : Il y a énormément de blogs et de sites consacrés à la culture tailleur.  Y a-t-il des conséquences négatives, selon vous ?

Michael Alden : Oui, Internet a eu un impact négatif sur la culture tailleur, car cela a conduit des artisans à communiquer et à devenir des marques.

En outre, il y a beaucoup de gens qui se présentent comme des experts mais on ne sait pas à quoi ils ressemblent derrière leur ordinateur. C’est pour ça que je fais des vidéos et des photos, les gens aiment ou détestent mon style, mais au moins, ils peuvent le voir et je ne cherche pas à leur vendre quoi que ce soit.

FTDF : Vous voyagez beaucoup. Dans quelle ville les gens sont-ils les plus élégants ?

Michael Alden : Honnêtement, en voyageant entre Londres, Paris et l’Italie, je ne vois que très peu d’hommes élégants chaque année. Mais j’en vois encore parfois à Londres et en Italie. En effet, l’avantage des Italiens c’est qu’ils savent porter le costume, ils sont à l’aise, c’est ce qui fait la différence. Ça paraît naturel même s’ils n’ont pas forcément la culture du vêtement classique.

FTDF : Un mot de la fin ?

Michael Alden : J’ai toujours souhaité que les jeunes s’intéressent à l’artisanat et apprécient un talent qui va disparaître. Et si vous souhaitez une carrière, faites-vous embaucher chez un artisan, pour que l’on puisse dans vingt ans continuer cette grande aventure qu’est le sur-mesure.

Michael Alden et Pierre-Paul-Marie Hofflin

For The Discerning Few remercie Pierre-Paul-Marie Hofflin pour son extraordinaire accueil et Michael Alden pour sa disponibilité, son élégance et sa gentillesse.

Interview© réalisée par PAL & VM, dans le salon cireur Talon Rouge, pour le compte de For The Discerning Few®. Paris, Décembre 2010. Toute reproduction est strictement interdite sans l’accord des auteurs.

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Interview exclusive de Lander Urquijo

Nous avons le plaisir de vous présenter aujourd’hui une interview exclusive de Lander Urquijo, créateur de la Maison espagnole du même nom. Créée en 2009 et disposant de deux boutiques en Espagne, l’une à Madrid et l’autre à Bilbao, c’est à Paris que la marque a choisi de s’exporter en premier, avec l’ouverture fin 2012 d’une boutique au cœur du quartier St Germain des Prés, au 18 Rue des Quatres Vents.retrato LU color

 FTDF : Pouvez-vous présenter votre parcours personnel ?

Lander Urquijo : Tout a commencé très tôt lorsque je travaillais comme assistant au sein d’un atelier de couture à Bilbao, ma ville natale. C’est de là qu’est née ma passion et pendant plusieurs années, j’ai pu découvrir différentes facettes du métier. Naturellement, l’idée d’avoir mon propre atelier a rapidement fait sens. À cette époque-là, j’ai voulu tenter ma chance à Madrid. Au bout de 4 ans, beaucoup d’effort et de travail, j’ai réussi à développer mon concept et cela a naturellement débouché sur l’ouverture de la première boutique Lander Urquijo à Madrid en 2009. Ensuite, la seconde boutique a ouvert à Bilbao et la troisième à Paris il y a presque un an.LU9

Comment définiriez-vous l’esprit de votre marque ?

Lander Urquijo : Nous aimons faire évoluer le costume conventionnel selon nos propres patronages, sur lesquels nous travaillons en permanence jusqu’à obtenir le résultat qui nous plait. Nous trouvons en outre très intéressant le mélange des concepts, tissus, couleurs et imprimées au sein des looks. Je travaille avec des éléments très hétérogènes jusqu’à trouver le bon équilibre. C’est un travail de longue haleine mais qui s’avère extrêmement gratifiant en bout de course.LU3

Pouvez-vous nous présenter votre offre en prêt-à-porter et votre offre en demi-mesure ?

Lander Urquijo : S’agissant de la collection prêt-à-porter, on y trouve aussi bien des pièces décontractées que des pièces classiques, avec une place considérable laissée à la couleur. Je m’inspire aussi bien du lifestyle napolitain que du style de ce qui se faisait à Savile Row (matières, coupes, proportions…), le tout avec le twist espagnol, pour proposer des collections de vestes et de pantalons – en édition limitée – et de chemises casual ou formelles réalisées avec des tissus exclusifs.chemises LU

Concernant les accessoires, nous proposons une gamme complète de cravates (tricot, tartan, pois, club, ou motifs cachemire) ainsi que des accessoires exclusifs réalisés par de grands noms du sportswear comme Care Label, Scotch & Soda ou Barbour. Le prix moyen est de 400€.LU98ties LU

Notre demi-mesure se destine à un client plus exigeant et créatif, qui trouvera chez Lander Urquijo des patronages de base pour réaliser un costume que l’on souhaite aussi personnalisé que possible. Par exemple, nous proposons 4 types d’épaules différents dont deux déstructurés : l’épaule romaine avec du padding et une légère cigarette, l’épaule napolitaine avec un léger padding, l’épaule napolitaine sans aucun padding et la spalla camicia ou « épaule chemise ». A mon sens, c’est l’épaule qui détermine en grande partie la silhouette, rigide ou « relâchée », stricte ou décontractée. Le prix de notre demi-mesure commence à 750 €.LU10 Summer 2013

De Porter & Harding à Loro Piana, en passant par Harrisons, Scabal ou Versilia, nos drapiers sont exclusivement britanniques, belges et italiens et nous choisissons les tissus les plus prestigieux que cela soit des laines Super 100 ou Super 120, des shetlands, des lins ou des cotons.LU5

Nous effectuons de réelles recherches pour dénicher des tissus qu’on ne trouvera pas ailleurs, pour proposer des boutons en corne, en corozo ou bien en nacre, etc. A cela s’ajoute un choix de doublures infinies, des plus sobres aux plus audacieuses.LU8

Vous proposez des vêtements et des "looks" colorés. Les clients y sont-ils sensibles ? A Paris, les hommes s’habillent généralement plutôt en noir…

Lander Urquijo : Je constate que le parisien sait parfaitement ce qu’il veut et nous lui proposons un haut niveau d’exclusivité, puisque nous ne disposons de produits qu’en série limitée. S’agissant de la couleur, c’est une valeur ajoutée pour le client mais c’est lui qui, individuellement, décide d’user de telle ou telle touche de couleur, ou d’avoir un « total look » coloré. A ce sujet, comme sur le reste, nous avons de très bons retours de notre clientèle.LU2

Que pensez-vous du menswear actuellement ? Les hommes s’intéressent-ils davantage à leur apparence qu’il y a quelques années ?

Lander Urquijo : Actuellement, nous vivons un essor de la mode masculine : les hommes prêtent beaucoup plus d’attention à la mode, au style et surtout à leur façon de s’habiller. Je constate tous les jours que les clients connaissent de plus en plus les produits, les différents styles et cherchent à différencier plus largement leur look « business » et leur look « week-end ». Notre métier est justement de faciliter leur choix.boutique paris 3 boutique paris 3

Pourquoi avoir ouvert votre première boutique étrangère à Paris (et non en Italie, en Angleterre ou ailleurs en Europe) ?

Lander Urquijo : Nous considérons que Paris est, pour plusieurs raisons, l’une des villes les plus importantes au monde et nous sommes ravis de pouvoir y présenter notre travail. En outre, nous ne sommes qu’à deux heures de vol, ce qui nous permet de suivre de très près l’évolution de la boutique parisienne et d’y prendre grand soin.Boutique-Paris

Quelles sont vos inspirations personnelles en termes de style ? Comment définiriez-vous votre style personnel ?

Lander Urquijo : Je trouve mon inspiration dans la vie de tous les jours, à chaque promenade, chaque voyage… Tout cela enrichit mon travail.  Je considère qu’il est primordial d’observer ce qu’il se passe autour de moi pour que cela puisse se ressentir dans mes créations.LU-Maniqui

Mon style personnel, c’est un style «classique revisité», mélangeant des vêtements classiques avec des accessoires plus casual et modernes.LU17

Style anglais ou style italien ?

Lander Urquijo : Je ne saurais pas choisir ! Les deux styles ont leur identité propre et leur intérêt respectif. D’ailleurs nous les réinterprétons l’un et l’autre à travers chacune de nos collections…
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Non, vraiment, aucun des deux n’est véritablement meilleur que l’autre et je m’inspire volontiers du meilleur de chacun.
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Quelles sont vos ambitions pour les années à venir ?

Lander Urquijo : Pour les années à venir, nous souhaitons explorer d’autres marchés et importer notre concept dans d’autres villes importantes. Nous ne fermons la porte à aucun pays car nous pensons que notre vision de l’habillement masculin est universelle.LU4

Selon vous, quelles sont les 5 pièces qu’un homme se doit d’avoir dans sa garde-robe ?

Lander Urquijo : Un costume bleu, une cravate, une chemise blanche, un jeans et une paire de richelieu noir.

Site Internet de Lander Urquijo.

 FTDF remercie Lander Urquijo de s’être prêté au jeu de l’interview. Nous remercions également Marina Suárez-Guanes pour son aide précieuse.

 Interview réalisée par For The Discerning Few. Octobre 2013. Tous droits réservés.

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Entretien avec Tony Gaziano, cofondateur de Gaziano & Girling

Voici la traduction de l’interview de Tony Gaziano précédemment publiée en anglais.

English version.

Tony Gaziano

FTDF : Pourriez-vous nous présenter votre parcours ?

Tony Gaziano : J’ai découvert le design au cours de mes études d’architecture. Devenir architecte ne faisait pas partie de mes projets et donc dès l’âge de vingt ans, j’ai commencé à dessiner des chaussures pour Cheaney, un fabricant. Mon travail consistait à dessiner pour des marques faisant du private label telles que Paul Smith ou Jeffrey West. J’ai donc dessiné des modèles et créé des lignes pour eux pendant plusieurs années. Je n’avais aucune compétence technique concernant la fabrication d’une chaussure à l’époque.

J’ai ensuite travaillé pour Edward Green pendant un peu plus de deux ans. Je travaillais sur des chaussures plus classiques et intemporelles plutôt que sur des modèles suivant la mode et les tendances comme je le faisais précédemment. C’est au cours de cette période que j’ai commencé à m’intéresser vraiment à la fabrication d’une chaussure et aux opérations manuelles qu’elle suscitait.

C’est en suivant cet intérêt nouveau que je me suis retrouvé à travailler chez Georges Cleverley chez qui j’ai officié pendant sept ans. J’ai commencé en tant qu’apprenti avant de devenir manager de l’atelier sur mesure où étaient réalisées des opérations telles la création de la forme en bois, le patronage, la découpe du cuir et la réalisation de la tige. C’est à cette époque que j’ai rencontré mon associé actuel Dean Girling. Il y a quinze ans bien que nous travaillions déjà ensemble, nous n’imaginions pas que nous allions un jour créer une marque fabriquée dans notre propre usine.Oxfords G&G

Alors que j’étais encore chez Cleverley, Edward Green m’a recontacté afin que je reprenne en main le design. J’ai accepté à condition de pouvoir développer le concept du sur mesure pour Edward Green. J’ai donc passé deux ans à mettre cela en place jusqu’à ce qu’en 2006 Dean me persuade de quitter Green afin de monter notre propre affaire.

En outre, j’ai au cours de ces périodes travaillé assez fréquemment en free-lance pour des Maisons telles que Ralph Lauren.

FTDF : Quel regard portez-vous sur votre passage chez Edward Green ?

TG : Je garde d’excellents souvenirs de mes deux passages chez eux. Edward Green est ma deuxième Maison. Lorsque j’y travaillais, l’idée de les quitter ne me traversait même pas l’esprit. Ils ont sans doute quelques griefs envers moi aujourd’hui, mais j’ai toujours autant d’affection pour cette marque. Je pense qu’avec nous, ils fabriquent toujours les meilleures chaussures d’Angleterre. Ce sont des chaussures très bien faites, très bien équilibrées.

Quitter cette Maison m’a fait mal au cœur, mais en termes de design, il fallait que je m’émancipe et malheureusement l’identité très classique d’Edward Green ne me le permettait pas.Lapo Evening G&G

FTDF : Vous étiez bottier mais vous avez créé une marque de prêt-à-chausser…

TG : Durant mon passage chez Green, j’ai acquis une expérience assez profonde du fonctionnement d’une unité de production industrielle. Du fait de mes différentes expériences dans la mesure et dans le prêt-à-chausser, j’ai été en mesure de joindre plusieurs aspects du métier ce qui est rare en Angleterre car la frontière a tendance à être très hermétique entre le bottier de Londres et le fabricant que Northampton. Personne ne la franchissait ; nous avons été les premiers à faire réaliser industriellement une chaussure ayant la ligne d’une mesure. À ce titre, les gens font d’ailleurs le rapport entre notre nom Italo-Anglais et notre style assez contemporain qui s’appuie sur la qualité d’une fabrication anglaise mais avec un design plus racé. Il ne s’agit pas de faire des choses extravagantes pour se démarquer volontairement mais juste de faire des chaussures aux lignes un peu plus travaillées afin d’inciter les gens à être un peu moins timides dans leurs choix.Hayes G&G

FTDF : En tant que bottier, vous êtes-vous senti contraint de créer une marque de prêt-à-chausser pour vivre convenablement ?

TG : Au départ nous ne devions faire que la mesure, néanmoins la mesure concerne de plus en plus une clientèle de niche et la production industrielle permet désormais de fabriquer d’excellentes chaussures. Dean et moi pouvons sans problème réaliser une paire à nous deux et vraisemblablement en ne faisant que de la mesure nous aurions sans doute pu vivre assez correctement. Nos premiers pas en industriel ne devaient être en principe que des tests, mais une fois lancés dans l’aventure nous nous sommes laissé prendre au jeu.Double Monk G&G

FTDF : Vous êtes un artisan, vous êtes-vous aisément adapté aux aléas de la production industrielle ?

TG : Non, très difficilement, regardez tous les cheveux blancs que j’ai ! Plus sérieusement, il est assez compliqué de créer une unité de production qui tienne la route de nos jours, car la plupart des machines que nous utilisons datent des années 30 ou 40. Et au-delà de la difficulté à trouver ces machines, il faut ensuite trouver des personnes à même de les utiliser correctement. Les machines en question sont des machines de première génération qui avaient pour but de réaliser une opération jadis faite manuellement, il ne s’agit pas de presser de un bouton et d’attendre que ça se passe, il y a des leviers et des subtilités à connaitre pour en faire bon usage.Wingtip G&G

Aujourd’hui, nous avons notre propre unité de production et tous nos employés sont des passionnés mais lorsque nous avons débuté, nous faisions fabriquer nos chaussures par des gens qui n’avaient pas la même passion que nous et qui se contentaient volontiers d’un cahier des charges moins exigeant. Cela rendait les choses compliquées, c’est pourquoi nous avons mis au point notre propre usine.

FTDF : Qu’est-ce qui caractérise la marque Gaziano & Girling ?

TG : Notre volonté principale est de proposer en prêt-à-chausser une chaussure ayant l’allure d’une mesure. C’est la base de notre projet. Certains ont pensé que nous souhaitions produire une chaussure hybride à la fois italienne et anglaise mais ça n’a jamais été notre intention. On souhaitait proposer la mesure de Londres en prêt-à-chausser, pour que les gens y aient accès sans que cela ne soit réalisé spécifiquement pour eux.

FTDF : Votre marque est jeune mais compte déjà une base de clients très fidèles. Qu’est-ce qui pousse les amateurs de chaussures vers Gaziano & Girling?

TG : Je pense que nous avons eu pas mal de chance car nous avons lancé notre marque au moment où les blogs et les forums sur le sujet ont commencé à vraiment prendre de l’ampleur.

Par ailleurs, en regardant le produit les gens voient tout de suite la qualité, les lignes et la passion qui a été mise au service de sa production. Qu’il s’agisse d’amateurs de souliers ou de gens un peu moins avertis, ils sont d’une manière générale saisis par le produit et sa réalisation.Lapo G&G

La majeure partie de nos clients jusqu’ici se compose de gens avertis et connaisseurs en matière de souliers, mais nous réalisons des chaussures suffisamment belles pour attirer de nouveaux clients qui pour certains découvrent pour la première fois le goodyear.

La tendance récente qui fait que les gens semblent reprendre plaisir à s’habiller d’une manière un peu plus formelle nous est aussi favorable.

Notre succès récompense tous les efforts que l’on consent pour réaliser chaque paire. On ne triche pas, on ne fait pas de compromis. Tout est fait dans les règles de l’art. Les gens qui avaient pour habitude de payer très cher des produits d’une qualité moyenne proposés par de grandes Maisons de Mode voient aisément la différence.Tassel G&G

FTDF : Êtes-vous plutôt du genre à rejeter la tendance ou à vous y conformer ?

TG : Je rejette généralement la tendance. J’aime les choses intemporelles. La tendance correspond généralement à des gens plus jeunes que moi.

FTDF : Vous êtes présenté comme la figure emblématique de la marque ; que pouvez-vous nous dire de Dean Girling, votre associé ?

TG : Dean est un peu l’homme de l’ombre, très axé sur le côté technique. Il est obsédé par la qualité. C’est le pire ennemi de notre usine ! Il a une immense maîtrise technique, il connait sur le bout des doigts le processus de fabrication d’une chaussure. S’il y a un problème technique avec un modèle, c’est lui qui va trouver la solution. Nous sommes complémentaires, il me laisse créer et je le laisse veiller à ce que la réalisation optimale.Gaziano & Girling

FTDF : Vous êtes réputé pour votre bout carré, est-ce une sorte d’hommage aux grands bottiers du passé Nikaulos Tuczek et Cleverley ?

TG : On peut dire ça. En effet, mon bottier favori est Anthony Cleverley qui était d’après moi plus talentueux que George Cleverley. C’est lors de mon passage chez Cleverley que je suis tombé sous le charme de ses réalisations dont je me suis beaucoup inspiré notamment pour la Deco Line.Bespoke G&G

FTDF : Quelles sont les différences entre la ligne Bench Made et la ligne Deco ?

TG : Nous effectuons d’avantage d’opérations manuelles pour réaliser une paire de la Deco Line. Néanmoins, nous utilisons les mêmes peaux, habituellement réservées à la mesure, et plus généralement les mêmes matériaux pour les deux lignes. Il y a simplement beaucoup plus d’opérations manuelles pour fabriquer une Deco. En outre, les designs de la Deco Line sont plus travaillés, plus pensés. Ce n’est sans doute pas du goût de tout le monde et certains trouvent sans doute ces lignes trop racées. Mais la Deco Line est plus inspirée par les années 20 au contraire des choses plus traditionnelles qui découlent généralement de ce qui se faisait dans les années 40 et 50.Deco-sole

FTDF : Êtes-vous d’accord pour dire que la Deco Line est en prêt-à-chausser ce qui se rapproche le plus de la mesure ?

TG : Tout à fait, c’est ma conviction.Holden Deco Line

FTDF : Où voyez-vous Gaziano & Girling dans cinq ans ?

TG : Je souhaiterais que nous ayons au moins trois magasins en nom propre : un à Londres, un à Paris et un à New York. Le défi est aussi de maintenir notre exigence de qualité tout en faisant prendre de l’ampleur à la marque. Or, si on souhaite produire plus, il faudra d’avantage d’ouvriers ce qui implique beaucoup de formation, c’est un procédé assez long. On ne souhaite pas devenir un géant mondial mais on souhaite se développer tout en maintenant notre philosophie et sans que cela ne pénalise la qualité de notre production. C’est le défi qui se présente à nous.

Nous souhaitons remercier Tony Gaziano pour sa gentillesse et son savoir. Nous remercions aussi Marc Fass, propriétaire de la boutique Calceom qui a permis la réalisation de cet entretien.

Paris, Novembre 2012. Tous droits réservés.

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