
For The Discerning Few a le plaisir de vous présenter aujourd’hui un entretien exclusif avec Marc Guyot, designer renommé, et propriétaire de la boutique Cape Cod située 5 rue Pasquier dans le 8e arrondissement de Paris.

For The Discerning Few : Comment est apparu votre engouement pour les vêtements ?
Marc Guyot : A l’origine, tout est parti du rap et du skateboard avec les Vans Off The Wall qui m’étaient rapportées des États-Unis, par le père d’une copine, quand j’avais 14 ans. Donc le sens esthétique apparaît jeune, sans que je me pose trop de questions, et ce qui comptait pour moi c’était d’avoir ce qu’il y avait de plus beau. Tout s’est progressivement affiné. J’ai commencé à porter des pantalons à carreaux, des pulls Pringle of Scotland et des mocassins Alden à pompons ; pas des Weston, car, à 16 ans, j’avais déjà compris que pour chaque modèle, il y avait une Maison qui le faisait mieux que les autres et qu’il fallait donc aller chercher ce qu’il y avait de mieux dans chaque Maison.
À 18 ans, je ne pouvais plus m’habiller en prêt-à-porter, je suis donc passé au sur-mesure. Comme je n’étais pas satisfait de mes tailleurs, je me suis mis à faire mes propres patronages et à acheter moi-même les matières en Angleterre. Je suis aussi allé chez Turnbull & Asser, à Londres, pour me faire faire des chemises sur-mesure. J’ai donc rapidement acquis une certaine culture du vêtement.
Tout ça allait de pair avec la musique que j’écoutais car j’ai été un des premiers à écouter du Rap, à écouter Style Council, Bryan Ferry, etc. C’était un ensemble de choses qui avait un côté transgressif et qui me permettait de fuir la pensée unique qui est, pour moi, ce qu’il y a de pire au monde.
FTDF : Quelles ont été vos influences ?
Marc Guyot : A l’époque où tout le monde regardait des films de « baston », je regardais des films en noir et blanc avec notamment Fred Astaire, Gene Kelly, Humphray Bogart, Gregory Peck et Joseph Cotten qui étaient toujours très bien habillés.

Bien évidemment, j’ai lu beaucoup de livres sur le sujet. J’ai aussi été influencé par les premiers Esquire de 1934 et notamment par les illustrations de Laurence Fellows. Quand je les regardais, je me disais : « Je veux les pompes en croc’ ; je veux jouer au billard toute ma vie ; je veux les costards en tweed ; je veux les costards en flanelle rayures craie… ». Tout ce qui a été fait entre 35 et 45 aux États-Unis avec l’aide des Anglais. C’est cette période qui m’a réellement influencé.

FTDF : Comment avez-vous commencé votre aventure professionnelle ?
Marc Guyot : Initialement, je n’étais pas destiné à faire ça. C’est pourquoi, après le lycée, étant donné que mes parents voulaient faire de moi quelqu’un de « bien », je me suis inscrit en droit à Assas. À Assas et non à Nanterre parce que je pensais que les types seraient bien habillés. C’était une erreur. Au bout de deux semaines, j’avais « tué » tout le monde. Les types venaient me voir et me disaient : « Toi, tu ne viens pas pour étudier, tu viens pour t’habiller, pour faire le malin ».
J’ai rapidement eu l’ambition de faire quelque chose dans ce métier et d’en vivre. J’ai donc arrêté mes études à 20 ans et j’ai commencé le métier à la base, en vendant du prêt-à-porter pour le compte de quelqu’un. Au bout de trois mois, j’ai insisté pour qu’on passe à la demi-mesure, j’ai refait les patronages et on a mis des modèles au point. Puis, j’ai quitté les boutiques pour aller en usine. Ce point est essentiel car il est impossible de créer un modèle sans un industriel capable de le réaliser.
À cette époque, j’étais en costume sur-mesure entièrement fait à la main, j’avais mes souliers sur-mesure car j’avais déjà fait mes formes, et je ne mettais plus mes Edward Green que lorsqu’il pleuvait ou qu’il neigeait. Parallèlement, j’avais de plus en plus de mes amis qui souhaitaient s’habiller comme moi, je leur donnais l’adresse de mes tailleurs mais ils n’étaient pas satisfaits car ils se retrouvaient avec un costume très bien fini mais qui n’avait aucune coupe. Je me suis donc mis à les accompagner pour refaire les patronages. C’est à partir de ce moment que j’ai compris qu’il fallait que je me mette à mon compte et que je crée enfin ma propre ligne.
FTDF : Pourriez-vous nous parler de votre ligne de costumes ?
Marc Guyot : Ma ligne est une demi-mesure pour les gens qui ne sont pas « branchés » grande mesure, mais enfin bien coupée. Elle m’a été inspirée par la Drape Cut de Frederick Scholte (tailleur de Fred Astaire et du duc de Windsor). Mon but est de faire du mieux possible, dans le meilleur des budgets possibles. Je ne triche pas, j’essaie de donner la meilleure matière, avec la meilleure coupe et de bonnes finitions.

Costume en flanelle gansé Marc Guyot
Quand un client vient pour la première fois chez moi, mon premier conseil est de faire un blazer bleu marine ou un costume gris. Avoir un de mes costumes gris avec le cintrage sablier, les fentes de 32 centimètres, les poches inclinées, le cran tailleur ou le cran pointu, le bas 19 cm avec l’ourlet fendu permet tout de suite de sortir du lot au milieu de la masse des autres costumes gris.
Cela fait seize ans que je travaille cette ligne et si j’arrêtais demain, je ne saurais pas où m’habiller. C’est très bien que cela plaise à beaucoup de gens, mais à l’origine ma démarche est « égoïste », il s’agit de m’habiller moi-même.
FTDF : Que pensez-vous du monde de la mode et l’habillement en général ?
Marc Guyot : Pas beaucoup de bien. Dans ce métier, j’ai de l’estime notamment pour Albert Goldberg, Daniel Crémieux et Michel Barnes parce que ce sont des gens qui ont énormément de goût. Albert Goldberg, que j’ai eu l’occasion de voir travailler, parmi 5 000 tissus, choisissait toujours les 10 meilleurs. Il n’y avait aucune erreur. Des gens comme ça, il y en a dix dans le monde car il n’y a plus de vrais professionnels aujourd’hui.
Pour ce qui est de la mode, rien de ce qui a été créé après les années cinquante ne m’a marqué. En effet, je considère que le plus gros problème, à l’heure actuelle, dans ce métier est qu’il n’y a plus de vision. Plus personne ne crée des produits en disant : « C’est du cinéma, on se met en scène ». Les gens ne créent pas un univers complet, ils font des choses pour plaire à la masse afin de faire les meilleurs résultats possibles. Ça ne me dérange pas, mais je trouve qu’on a tendance à oublier que ce métier est un métier créatif. Les gens pensent, par exemple, que Paul Smith a du talent, mais ce type a surtout un talent marketing.
Moi, j’ai su très vite quel type d’univers je souhaitais créer. Mais au départ, j’étais limité dans mes moyens donc j’ai commencé par les vêtements et ensuite j’ai tout décliné : les casquettes, les chapeaux, les chaussures, etc.

Costume à crans pointus en chevron peigné Marc Guyot
Au-delà de la vision qu’il faut avoir, je pense qu’il faut être capable de trouver son inspiration dans de multiples sources. Les gens se sont toujours demandé pourquoi j’écoutais du Rap alors même que j’étais en costume trois-pièces, mais je considère que le côté pluriculturel est essentiel. Il est impératif de s’inspirer en permanence pour réinjecter de l’énergie dans ce que l’on sait faire. Le modernisme vient de là.
Il faut aussi avoir de l’instinct. En effet, quand je choisis un tissu, un prince de Galles, par exemple, il est soit raté, soit réussi. Le choix est instinctif. Mais ce n’est pas du hasard. Il faut toujours être précis.
Or, la vision, l’instinct et la précision manquent aujourd’hui cruellement dans ce métier.
FTDF : Il y a de plus en plus d’offres en demi-mesure ou en prétendu sur-mesure, qu’en pensez-vous ?
Marc Guyot : Je n’ai jamais communiqué là-dessus. Je ne suis pas tailleur, je suis designer. J’ai une vision que j’impose à mes clients. Si un type n’adhère pas, il n’adhère pas, ce n’est pas grave.
Mais, sincèrement, ces nouvelles offres ne me dérangent pas, ces gens ne m’enlèvent pas un client. Ils peuvent dire qu’ils sont tailleurs, qu’ils font du sur-mesure. Très bien. Pour ma part, je fais du Marc Guyot.
Pour ce qui est du sur-mesure sur internet, c’est tout bonnement grotesque. En matière de vêtements ou de chaussures, il est impossible d’acheter sur internet. Quelqu’un qui veut du « beau », il faudra toujours qu’il vienne toucher, essayer.
FTDF : Pourriez-vous nous parler de votre ligne de chaussures ?
Marc Guyot : Alors même que j’avais des cartons pleins de patronages de chaussures, j’ai dû attendre 2002 pour pouvoir lancer une ligne de chaussures cohérente. Mes souliers sont tous longs et fins avec une attention extrême portée aux proportions. Cette ligne n’est pas consensuelle, je n’ai pas fait des richelieu à bout droit. Chez moi, il n’y aura jamais de box-calf noir. Pour les clients qui me le demandent, je peux éventuellement le faire avec la teinture, mais je n’ai jamais eu envie de stocker ça.

Je me suis bien évidemment inspiré de choses qui existaient dans les années trente, mais j’ai aussi créé des choses nouvelles qui sont cohérentes par rapport au reste de mon univers.

Loafer à boucle en aniline calf Marc Guyot
Après, il y a des types qui ont critiqué mon produit en disant que c’était du Blake, que ce n’était pas bien, qu’il y avait du carton dedans. Ces gens n’ont qu’à l’essayer, le porter. Il ne faut pas parler de choses que l’on ne connaît pas, ça n’apporte rien. S’ils n’aiment pas l’esthétique, c’est autre chose. Mais je ne mettrais jamais mon nom sur un produit qui ne tient pas la route.
FTDF : Pourriez vous nous parler de la ligne Carlos Santos ?
Marc Guyot : Carlos Santos est le fruit d’une réunion de personnes et d’une amitié. En effet, j’ai rencontré Carlos il y a sept ans par le biais d’un ami commun. À l’origine, j’avais pas mal d’aprioris sur ce qui se faisait au Portugal car j’étais en terrain inconnu industriellement parlant. Mais quand je suis arrivé à l’usine, j’ai tout de suite senti un vrai potentiel. Après trois ans de collaboration, l’idée est née de lancer une ligne au nom de Carlos. La stratégie était de créer une ligne d’une qualité inconnue à ce niveau de prix.

Escarpin à plastron moderne ligne "Handcrafted" Carlos Santos
Il y a trois gammes : la « Handcrafted » qui pour 700 euros propose une chaussure quasiment entièrement faite à la main, c’est une véritable vitrine; la « Benchmade », en Goodyear industriel sous gravure, qui se situe au niveau de la « Handgrade » de Crockett & Jones pour environ 450 euros ; la « Santos by Carlos Santos » qui sera la plus accessible, en Goodyear mécanique pour environ 300 euros. Les peausseries sont des premiers choix, provenant des tanneries Du Puy.
Au niveau des distributions, tout est en train de se mettre en place et je considère que Carlos Santos est, à l’heure actuelle, une des cinq meilleures marques au monde.
FTDF : Pensez-vous qu’il faille s’affranchir du regard des autres pour pouvoir être élégant ?
Marc Guyot : C’est impératif. J’ai eu ce déclic, il y a vingt ans. On ne peut pas être esclave du regard d’autrui si l’on souhaite être élégant.
On s’habille pour soi, c’est un plaisir personnel. Ensuite, entre connaisseurs, on se reconnaît quand on se croise dans la rue, sans avoir besoin de dire un mot. C’est un jeu. Il y a ça en Italie, chez les Africains et chez les Japonais aussi. En France, il n’y a plus ça. Les gens s’habillent pour avoir une reconnaissance, mais c’est peine perdue étant donné que les gens ne connaissent pas les codes, ils ne comprennent rien. Ici, les gens souhaitaient me condamner à écouter de l’opéra toute l’année parce que j’étais en costume trois-pièces alors que j’écoutais Eric B. & Rakim et Grand Master Flash. Ça ne va pas faire plaisir, mais même les Américains et les Anglais sont beaucoup plus ouverts, ils ne passent pas leur temps à jauger les gens en fonction de la manière dont ils s’habillent.
Il faut donc s’affranchir très vite du regard des autres parce que c’est ce qui permet d’essayer de nouvelles choses. Mais avant de jouer avec les règles, il est nécessaire de les connaître par cœur. Ce n’est qu’après que l’on peut s’en affranchir et s’amuser.
Je pense aussi qu’il ne faut pas se prendre au sérieux. Quand on s’habille pour soi, on ne se prend jamais au sérieux parce qu’on n’a pas besoin de l’assentiment des autres.
S’habiller, c’est un mode d’expression. La démarche doit être personnelle. Quand je porte des pantalons à la Tintin, des tartans rouges, je ne me demande pas si les gens aiment ou pas. Il ne s’agit pas d’être arrogant, mais comme l’a dit Jules Barbey d’Aurevilly : « Je ne me situe ni au-dessus, ni au-dessous, simplement à côté. ».
For The Discerning Few remercie Marc Guyot pour sa disponibilité, son franc-parler et sa gentillesse.
Interview réalisée par Pierre-Antoine LEVY et Virgile MERCIER pour le compte de For The Discerning Few. Toute reproduction est strictement interdite sans l’accord des auteurs.
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